Hélène Peskine : "il faut compenser les effets sociaux de l’augmentation du prix du carbone"

Hélène Peskine : “il faut compenser les effets sociaux de l’augmentation du prix du carbone”

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Après nous avoir présenté les grands enjeux de la transition écologique et solidaire pour les territoires, Hélène Peskine, a accepté de revenir plus précisément sur le chantier de la rénovation thermique des bâtiments. Pour la secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture et de la Plate-forme d’observation des projets et stratégies urbaines (PUCA-POPSU), les collectivités territoriales sont en première ligne contre la précarité énergétique ; elles détiennent donc une partie des réponses à apporter au mouvement des gilets jaunes… 

  • Alors que la loi énergie climat, adoptée en juillet 2019, vise à réduire les passoires thermiques, certains redoutent le retour d’une écologie punitive qui freinerait les transactions immobilières et donc les rénovations. Quel est votre avis sur la question ?

Évidemment, je ne suis pas favorable à ce que l’on donne une image négative des politiques environnementales, alors qu’elles portent de réels bénéfices socio-économiques. Mais jusqu’à présent nous n’avons rien trouvé de mieux que le signal prix pour changer les comportements et les modèles d’affaires. Et ce dont je suis persuadée, c’est qu’il faut mesurer les effets sociaux des politiques publiques, pour éventuellement les compenser, pour ceux qui sont les plus fragilisés par les changements. Aujourd’hui, on estime que les 20% des ménages les plus riches ont massivement bénéficié du Crédit d’impôt pour la transition énergétique (CITE) alors qu’ils n’en avaient pas le plus besoin. On peut légitimement s’interroger sur ce qui s’apparente à un effet d’aubaine. Mais l’important est aussi de savoir si ces dépenses ont effectivement contribué à réduire les consommations d’énergie – 1er objectif de cette incitation fiscale qui a vocation à orienter les arbitrages financiers des particuliers vers les éco-gestes. De plus, les ménages les plus solvables font également tourner l’économie du bâtiment. Ainsi, la question à se poser serait plutôt la suivante : est-il souhaitable ou non que les classes sociales les plus aisées investissent dans la rénovation énergétique de leur logement ? On pourrait alors suggérer plutôt de moduler le taux en fonction des ressources que de supprimer l’incitation.

Néanmoins, il faut porter une attention particulière aux classes moyennes, celles qui doivent faire face à d’importantes dépenses contraintes. Au début du mouvement des gilets jaunes, les habitants des quartiers résidentiels éloignés des emplois et mal desservis par les transports en commun – dit rapidement : habitant les zones pavillonnaires – ont fortement exprimé leur ras-le-bol face à une augmentation brutale de leurs dépenses de transport, qui se font majoritairement en voiture. Or ces dépenses nouvelles pourraient être compensées par une intervention plus volontariste, soutenue par les pouvoirs publics, sur l’efficacité énergétique de leur logement et l’intensification des fonctions de proximité de leur quartier pour réduire les distances parcourues. Et c’est vrai qu’à cet égard des améliorations peuvent être envisagées dans l’aide à la rénovation. Une orientation forte des aides vers les ménages propriétaires de maisons individuelles éloignées des centres villes pourrait y répondre, et elle pourrait être intégrée à une véritable politique urbaine de requalification des lotissements, permettant d’y implanter plus facilement des espaces collectifs, des services à la population et des commerces de proximité. On peut imaginer des modèles économiques publics-privés utilisant le bénéfice d’opérations de densification/requalification pour financer la rénovation énergétique des pavillons existants. Ce qui caractérise également ces quartiers c’est qu’ils sont construits de manière très homogène dans un temps court, et qu’il subissent donc un cycle d’occupation très particulier, une génération de familles s’installe puis se délite, laissant ces logements et ces espaces souvent sous-occupés. Ce sont d’excellents terrains pour la rénovation massifiée et coordonnée des logements.

Dans le projet de loi énergie climat, d’autres solutions intéressantes ont été proposées pour lutter contre les passoires énergétiques, notamment avec l’interdiction d’augmenter le prix des loyers…

  •  Pensez-vous que d’autres mesures doivent être adoptées pour lutter contre la précarité énergétique ?

Avant même que les gilets jaunes n’arrivent sur les Champs-Élysées, nous observions au PUCA-POPSU un clivage entre l’urbain et le péri-urbain. Ainsi, les grandes villes françaises disposent d’un centre-ville très dynamique, occupé par les classes moyennes supérieures, tandis qu’en périphérie une partie importante de la population se sent exclue des politiques publiques. Et si l’augmentation du prix du carbone semble inéluctable, il faut proposer des alternatives aux ménages à faible et moyen revenu, qui occupent une grande part des emplois indispensables au fonctionnement des métropoles. Dans ce contexte et en pleine réorganisation territoriale, les métropoles ont vocation à s’affirmer.

Nous travaillons sur les enjeux de la transition énergétique et écologique pour les territoires métropolitains. Les élus ont compris qu’il était de leur responsabilité d’assurer les solidarités et d’offrir des services équitables à l’échelle d’un grand territoire sous influence de la dynamique métropolitaine. Ils développent ainsi des offres de mobilité innovantes, des services de proximité dans des domaines nouveaux (par exemple l’accès aux soins), ils concourent à la lutte contre la précarité énergétique et ils favorisent les emplois locaux et les circuits courts.

  • Parallèlement, le Haut conseil pour le climat indique que « la filière du bâtiment représente 19% des émissions françaises ». Pour « agir en cohérence » avec les objectifs de la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), la Réglementation environnementale 2020 ne devrait-elle pas supprimer le coefficient d’électricité ?

Derrière ce sujet un peu technique, les industriels du gaz et de l’électricité se livrent une vraie bataille commerciale. On aura beau dire que ce coefficient date d’une autre époque, si on regarde autour de nous on constate qu’il est encore en application partout en Europe. Évidemment, la manière de produire de l’électricité diffère selon les pays, mais il me semble que la meilleure manière de limiter les émissions carbone des bâtiments, c’est encore de miser sur l’efficacité énergétique.

Si on peut admettre que les réglementations précédentes ont plutôt favorisé le gaz au détriment de l’électricité, et qu’un rééquilibrage pourrait être envisagé dans la mesure où les nouvelles constructions sont très économes en énergie, je ne crois pas qu’il faille défendre à tout prix l’électricité de réseau comme moyen de chauffage. On peut soutenir en revanche l’autoconsommation, qui responsabilise le consommateur, et le solaire thermique pour l’eau chaude sanitaire. Et demain les technologies de stockage dans les bâtiments permettront d’envisager le tout autonome en électricité. Mais d’autres énergies vertes vont se développer, pourvoyeuses d’emplois locaux, et utilisées notamment pour des réseaux de chaleur collectifs : biomasse et biogaz en particulier, peut-être l’hydrogène. D’autant qu’avec les nouveaux équipements, notamment ceux étiquetés « flamme verte », on arrive à des niveaux de performance énergétique très intéressants. L’énergie la moins chère, rappelons-le, étant celle que l’on ne consomme pas !

Rédigé par : Hélène Peskine

Hélène Peskine
Architecte et urbaniste en chef de l'Etat, Hélène Peskine est Secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture (PUCA), au ministère de la Transition écologique et solidaire et au ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales.
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