Helène Peskine : Pour être durable, la ville doit-elle se réconcilier avec son territoire ?

Hélène Peskine : Pour être durable, la ville doit-elle se réconcilier avec son territoire ?

Hélène Peskine est Secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture (PUCA), au ministère de la Transition écologique et solidaire et au ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales. Alors que le G7 se termine, et après avoir passé plusieurs années à réfléchir sur l’organisation du Grand Paris, elle insiste sur l’importance d’impliquer la société civile dans les politiques publiques pour répondre à l’urgence climatique. Rencontre…

  • Comment définiriez-vous une ville durable ? En France, quelles sont les villes à la pointe sur ces sujets ?

Le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) c’est un organisme qui mobilise les savoirs de la recherche, plutôt en sciences humaines et sociales, pour développer l’innovation dans la construction et la gouvernance des villes. Récemment, nous avons particulièrement mis l’accent sur la résilience des villes, mais nous travaillons également sur un volet social, avec l’accueil des populations les plus fragiles et l’accès au logement. Enfin, nous nous penchons aussi sur les problématiques de l’innovation, avec le numérique et l’émergence des villes intelligentes. C’est en combinant ces multiples approches, je pense, que nous pouvons faire émerger des villes durables.

Aujourd’hui, on peut citer plusieurs villes en exemple ; avec OnDijon, la capitale bourguignonne veut par exemple se muer en smart city. Avec l’Université de Bourgogne, nous avons été entre autres amenés à nous pencher sur les motifs des réticences exprimées par certains habitants, avec en ligne de mire la question des libertés publiques et des nouveaux services apportés aux citoyens par ces technologies.

Sur la question plus spécifique de la mobilité, certaines villes comme Lyon ou Rouen mobilisent également notre expertise. L’objectif étant entre autres de mener une réflexion sur les moyens pour atténuer le sentiment d’éviction des populations les moins bien desservies par les transports en commun. À Rouen, Renault développe très activement la mobilité autonome, grâce notamment au soutien de la Caisse des dépôts et de consignation. L’objectif est d’identifier les besoins auxquels la métropole pourrait répondre dans le péri-urbain, avec ce type de nouvelles offres.

Pour résumer, une ville durable ne doit pas se contenter de compenser les émissions de gaz à effet de serre liées à son fonctionnement. L’idée c’est de pouvoir réduire les besoins, en énergie ou en matières premières, lors de l’exploitation des différents équipements urbains ; et parallèlement, dans la phase de construction, d’être en mesure de justifier les choix retenus, du point de vue de l’empreinte environnementale. C’est aussi un peu l’idée qu’il y a derrière la notion de circuits courts… Attention, nous ne préconisons pas de s’approvisionner exclusivement avec les matières premières à disposition dans le périmètre du territoire administré, mais plutôt d’être en capacité d’indiquer leur provenance, et donc de pouvoir calculer l’empreinte carbone de chacun des matériaux utilisés, dans l’optique de trouver si nécessaire des mesures compensatoires, et donc d’équilibrer le bilan carbone du territoire. C’est ce que les chercheurs appellent le « métabolisme urbain », à la manière des médecins, lorsqu’ils étudient un territoire, ils regardent les flux entrants et les flux sortants…

  • Le GIEC estime qu’il est possible de faire un meilleur usage des terres dans la lutte contre le réchauffement climatique. Quelles pourraient être vos recommandations en la matière ?

Si je me fonde sur le rapport du GIEC publié le 8 aout 2019, je dirais que nos pays européens disposent encore d’importantes terres cultivables. Certains envisagent d’ailleurs l’Europe comme le grenier du monde ; en tout cas, nous disposons encore largement des capacités de nous auto-alimenter… Et pour être optimiste, même dans les pays en développement, il est toujours possible de reboiser. Emmanuel Macron a appelé les dirigeants du G7 à aborder la question de la déforestation. Alors que la forêt amazonienne est en train de bruler au moment même où nous parlons, il faut évidemment que la communauté internationale se rassemble pour lutter contre le phénomène. Au demeurant, si on pense à l’exemple de Sebastião Salgado, qui a été capable de replanter près de 2,5 millions d’arbres après les ravages de l’industrie minière, cela nous donne une bonne raison de ne pas céder au catastrophisme !

Un des premiers enseignements de nos travaux, c’est qu’il est absolument nécessaire de tenir compte de l’existant lorsqu’on envisage des politiques d’aménagement du territoire. La « ville étalée », c’est un concept qui aide à appréhender ces enjeux. Concrètement, il faut considérer que les lotissements situés en zone péri-urbaine, font déjà partie de la ville, car on a déjà artificialisé et donc imperméabilisé les sols ! Et si c’est louable d’essayer de limiter l’artificialisation des sols, cela ne permet pas de répondre à la question principale des urbanistes, à savoir : où va-t-on loger notre population ?

C’est pourquoi nous continuons à réfléchir à la ville de demain, et à l’importance que l’on souhaite accorder à la cohésion sociale. Faut-il limiter les migrations pendulaires ? Quelles seront les formes de travail à privilégier dans une économie « uberisée » ? Encore une fois, les mutations induites par les nouvelles technologies n’en sont probablement qu’à leurs prémices. A priori, la frontière entre les zones d’habitat et les zones d’activité va continuer à se brouiller ; ce n’est pas uniquement le télé-travail, on peut aussi penser par exemple pour le secrétariat médical, aux plateformes en ligne qui vont progressivement favoriser les pratiques d’e-santé.

En ce moment, nous suivons attentivement l’évolution de ces territoires où il reste du foncier disponible, mais où on dispose déjà d’une empreinte au sol. C’est dans ces espaces que s’inventent les nouvelles formes d’urbanisme. Avec la loi relative à la Solidarité et au renouvellement urbains (SRU), on a fait de la densité urbaine l’alpha et l’oméga de la ville durable. Le présupposé était que la compacité est un préalable à l’efficacité des réseaux et au succès du vivre-ensemble ; désormais on s’aperçoit que cela génère aussi de nombreuses externalités négatives, telles que la pollution, les nuisances sonores…

  • Dans un avis publié le 12 juin 2019, le Conseil économique social et environnemental considère que l’agriculture urbaine est « un outil déterminant pour des villes durables », partagez-vous ce point de vue ? Comment l’encourager ?

Pour la question de l’agriculture urbaine, il faut en revanche sortir du mythe de la société d’abondance. Il faut regarder ce dont on a besoin et ce dont on dispose ; évidemment, il n’est pas toujours possible d’équilibrer exactement ces deux paramètres. C’est pourquoi, il ne faut pas rejeter en bloc le commerce international, mais peut-être l’envisager davantage sous l’angle du troc et du commerce équitable… Par ailleurs, on ne peut que souligner les bénéfices sociaux et éducatifs de l’agriculture en ville quand elle profite au lien social et à la qualité de l’alimentation.

Enfin, lagriculture urbaine c’est aussi une bonne solution pour limiter les pics de pollution et les pics de chaleur. À cet égard, je m’accorde assez bien avec les travaux d’Etienne Gangneron et Pascal Mayol qui estime que « les températures relevées au sein des espaces verts s’avèrent plus fraiches de 2,5°C par rapport aux températures maximales mesurées en ville ». Dans la ville de Lyon, il y a eu une politique très volontariste en matière de replantation, nous la prenons souvent en exemple dans nos séminaires. Pour obtenir de tels résultats, constituer des îlots de fraicheur, des oasis urbains, il ne suffit malheureusement pas de planter deux ou trois pieds de vignes sur les façades des habitations… Il faut notamment intégrer la ressource en eau dans les réflexions et envisager des circuits cohérents pour la circulation de l’air. Cela demande de mobiliser de nombreuses expertises, celles que nous cultivons au PUCA !

Rédigé par : La Rédaction

La Rédaction
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