Florence Rodhain : "avec les TIC, nous aurons toujours plus besoin d'électricité"

Florence Rodhain : “avec les TIC, nous aurons toujours plus besoin d’électricité”

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Si transition énergétique et transition numérique sont souvent associées, cela ne va pas toujours sans difficultés. C’est ce que nous explique Florence Rodhain, auteure du livre :  La nouvelle religion du numérique. Le numérique est-il écologique ?

  • Selon une étude de Green IT paru le 22 octobre 2019, “le numérique va doubler ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2025, (passant de 2,2% en 2010 à 5,5 % en 2025)”. Est-ce inéluctable selon vous ?

J’ai bien peur que oui ! Pour éviter cela, il faudrait un changement vraiment majeur du comportement des consommateurs. Pour l’instant, nous n’en prenons pas le chemin ; de la vidéo en streaming au e-commerce, les usages sont multiples et sont en pleine expansion. Cependant, je suis agréablement surprise de voir que de nombreux livres sur le sujet ont été publiés récemment. Je suis en train de lire Michel Desmurget, vous connaissez ? L’ouvrage de Frédéric Bordage fait aussi référence, ainsi que les travaux du Shift Project. Mais pour inverser la vapeur d’ici à 2025, les choses ne seront pas simples…

À l’époque où je commençais à m’intéresser à l’impact environnemental du numérique, il y a plus de 15 ans maintenant, j’avais constitué un panel d’individus très engagés sur la question environnementale ; c’est-à-dire qu’ils avaient quasiment renoncé à utiliser la voiture, ils étaient végétariens voire vegan… Et avec une équipe de chercheurs, nous avions réalisé des entretiens à domicile auprès de cette population, sans leur révéler nos intentions. Nous nous étions alors aperçus qu’ils n’étaient absolument pas sensibilisés à cette problématique. Aujourd’hui encore, les conséquences environnementales du numérique demeurent largement méconnues du grand public.

Contrairement à la tendance qu’on observe pour le transport aérien, avec le développement du flight shaming, la transition numérique est fréquemment considérée sous ses aspects les plus sympathiques. Il faut dire que des phénomènes sociaux complexes entrent en jeu. D’abord, il y a l’aspect ludique du numérique, on s’aperçoit qu’il entraine une forme d’addiction, comme toutes les activités qui procurent du plaisir. Et puis surtout, l’usager ignore souvent l’impact des technologies qu’il utilise. Par ailleurs, il y a aussi le poids du capitalisme, avec d’immenses fortunes qui se sont constituées, notamment dans la Silicon Valley !

  • Frédéric Bordage, considère que désormais « les citoyens qui sont des collaborateurs des entreprises, sont presque tous conscients de l’impact négatif du numérique », partagez-vous son avis ? Et pourquoi diriez-vous tout de même que l’acte individuel citoyen est aussi peu rentré dans les moeurs ?

La sobriété ce n’est pas très à la mode dans notre société, lancée dans une quête perpétuelle de croissance. Ce que je peux dire néanmoins, c’est que les salariés de l’industrie du numérique sont probablement en avance sur les autres internautes, car, étant au cœur du sujet, ils connaissent mieux que quiconque les impacts négatifs du numérique. En revanche dans les petits commerces, comme les boulangeries, les bar-tabac… j’en suis moins certaine. En ce qui concerne le grand public, il faut se replacer dans le contexte du début des années 2000, où très peu de personnes étaient réceptives à un discours alarmiste sur les nouvelles technologies. Or, malgré les incitations à l’efficacité énergétique, les TIC (Technologies de l’information et de la communication) dopent la consommation. Dans une intervention à l’Assemblée nationale en 2011, j’ai tout de même eu l’occasion de mettre en garde : avec les TIC en tout cas, nous aurons toujours plus besoin d’électricité.

  • Dès le début du livre vous indiquez que “le taux de récupération des déchets électroniques dans le monde se rapproche de 20 % “. À qui la faute (fabricants, consommateurs, pouvoirs publics…) ? Comment améliorer la situation ?

Tout le monde à son niveau peut agir, mais je dirais que c’est plutôt le consom’acteur qui dispose si ce n’est des moyens, de l’intérêt d’agir. Les niveaux politique et économique, qui sont désormais en connivence, sont coincés par la nécessité d’entretenir un système, qui pourtant, nous entraîne vers le chaos. Alors, le politique peut légiférer. Encore faut-il ensuite faire respecter ses lois. Je vous donne un exemple.  La Convention internationale de Bâle, qui date de 1992, a pour objectif d’interdire le transfert des déchets dangereux, dont les ordinateurs font partie. Pourtant, les pays riches envoient sans vergogne leurs déchets numériques en Asie et en Afrique. Concernant les USA, on estime qu’ils se débarrassent ainsi de 80% de leurs déchets. Cela dit, et c’est parfaitement cynique, les USA ont signé la convention, mais ne l’ont pas ratifié.  Un groupe spécial d’Interpol essaye de contrôler ces mouvements dangereux, où on retrouve souvent la mafia impliquée… Mais la plupart du temps, malheureusement, les moyens alloués viennent à manquer au regard des moyens possédés par la criminalité liée aux e-déchets (ou déchets électroniques). Le problème c’est qu’en définitive on en souffre tous ; parce que comme je dis à mes étudiants : on finit par manger nos ordis !

En fait, il est très difficile de chiffrer précisément, mais on estime qu’au minimum 80% des déchets électroniques sont actuellement gérés de manière irresponsable. C’est-à-dire qu’une grande partie sont, soit envoyés dans les pays pauvres, soit simplement déversés dans des décharges, et avec la pluie, je vous laisse imaginer les dégâts que peuvent provoquer le mercure et le cadmium sur notre agriculture… Car ces substances hautement toxiques s’infiltrent dans la terre, dans la nappe phréatique, et finalement on les retrouve dans la pluie qui arrose les récoltes : nous mangeons nos ordinateurs !

Il y a des pays pauvres qui sont intéressés à faire ce recyclage, cela peut créer une activité économique, mais à quel prix ? Quand on observe la situation, c’est souvent des femmes et des enfants qui travaillent sur ces sites et qui finissent presque immanquablement par devenir malades. Sauf qu’il n’y a évidemment pas d’études épidémiologiques, c’est un monde de l’ombre. Il faut certes une volonté politique pour donner l’impulsion, mais maintenant il faudrait surtout des structures qui soient effectivement capables de mesurer les phénomènes de contamination, et de prendre des mesures en adéquation. Le système capitaliste est fondé sur l’exploitation des ressources naturelles, et le numérique n’a fait qu’amplifier le phénomène.

On arrive à présent à un stade paroxystique. Dans le dernier rapport du Shift Project, il est indiqué que chaque année le numérique augmente ses besoins énergétiques de 9%. Jusqu’il y a peu on associait TIC et développement durable, désormais on n’ose plus le faire aussi systématiquement. Les fausses prophéties résonnent encore : est-ce que grâce au numérique on va diminuer l’impact des autres activités ? La question reste ouverte, mais il ne faut plus laisser croire qu’avec le numérique on va automatiquement réduire nos consommations…

  • Pour vous la dématérialisation de notre économie est une illusion, êtes-vous inquiète sur le stock de matières premières disponibles ? Quelle pourrait être la première pénurie importante sur Terre ?

On peut noter qu’on prévoit la disparition de l’antimoine en 2022, un des matériaux qui est utilisé dans la fabrication des processeurs. Attention, je ne condamne pas le numérique dans son ensemble. Je ne condamne que les abus, le gaspillage, l’absence de gestion des déchets, la course au renouvellement des outils, l’obsolescence programmée. Je souhaite mettre en lumière ses excès afin qu’on puisse s’en prémunir.

Objectivement, il y a une surexploitation et une démultiplication de la matière avec l’économie numérique, les flux physiques ne se contractent pas. Malgré tout, on a du mal à croire que cela ne soit pas écologique ! Pourtant, même lorsque la facture n’est plus imprimée, elle existe. De même pour ma feuille d’impôt, elle va être sur une clé USB, sur mon ordinateur, dans un datacenter… La feuille d’impôt n’existe plus avec la matière « papier » mais elle existe avec toute la matière dont on se sert pour construire les ordinateurs. On n’assiste pas donc pas à une « dématérialisation » de la feuille d’impôts mais à une « démultiplication de la matière » ou à une « multi-matérialisation » ou « pluri-matérialisation », car les composants à l’intérieur d’un ordinateur sont nombreux, Beaucoup de personnes ne perçoivent pas cette réalité, qui n’est pas immédiatement palpable. Et c’est problématique, car autant on sait planter des arbres pour faire du papier, autant certaines composantes actuellement indispensables à la « croissance verte » ne sont absolument pas renouvelables.

  • Vous critiquez “l’injonction à la croissance infinie “, vous qualifierez-vous pour autant de “décroissante” ?

Je suis séduite par une certaine approche de la décroissance, par les analyses de Serge Latouche entre autres. Si la décroissance fait peur, c’est en réalité une question de définition. « Celui qui peut croire que l’on peut consommer de manière infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » disent les décroissants. En définitive, on parle de régulation, la décroissance cela consiste d’abord à mettre fin au gigantesque gaspillage contemporain, ce n’est pas revenir à l’âge de pierre ! La décroissance ne va pas s’appliquer de manière identique à tout le monde. Contrairement à ce que la théorie du développement voulait nous faire croire avec le stade ultime du développement, à savoir la « société de consommation », que tout pays était censé attendre, le citoyen lambda ne pourra pas s’aligner sur la consommation moyenne d’un Américain ou d’un Qatari… La décroissance s’appliquera donc d’abord aux personnes qui consomment le plus. Mais qui peuvent devenir synonymes d’un retour au plaisir et au partage : s’il s’agit de consommer moins, cela aura un impact positif sur le mieux. Moins, oui, mais mieux, et dans une relation conviviale. Il ne faut toutefois pas se cacher la vérité : il y aura bel et bien d’importants efforts à faire. Si la population mondiale venait à consommer comme un Européen, il faudrait au moins l’équivalent trois planètes Terre.

  • Vous expliquez en préambule que “cet essai se veut pamphlet, étayé par la vulgarisation scientifique, délaissant le jargon académique, optant pour une phraséologie plus démocratique”. Vous êtes-vous intéressée à la Convention citoyenne ?

Il n’y a pas longtemps, j’ai été tirée au sort pour participer à un jury d’Assises. Lorsqu’on donne le pouvoir au citoyen de participer au processus de décision, on remarque qu’il s’implique pour la démocratie. J’espère que la Convention citoyenne pourra surmonter les blocages de la politique institutionnelle. J’ai apprécié le départ de Nicolas Hulot, car c’était une façon pédagogique d’alerter sur ce qu’il a nommé « la politique des petits pas », sur le fait qu’on pose des pansements sur des jambes de bois. La politique est minée par le Lobbying. Ce qu’il nomme « petits pas », c’est l’équivalent des « faux changements » évoqué par l’Ecole de Palo Alto : on s’agite, mais tout ce qu’on fait a pour résultat de demeurer à l’intérieur du système en dysfonctionnement. Or, lorsqu’un système dysfonctionne, le véritable changement consiste à en sortir. Ainsi, comme je l’indique en conclusion du livre : « si le « vert » est nécessaire, il n’est cependant pas suffisant ». A priori, les citoyens sélectionnés ne sont pas pieds et poings liés par le lobbying. De ce fait, donner la parole aux citoyens, c’est la meilleure manière d’entendre ce que la société est prête à envisager.

 

Rédigé par : Florence Rodhain

Florence Rodhain
Florence Rodhain est docteure en Systèmes d’Information, Maître de conférences HDR à l’École polytechnique universitaire de Montpellier, co-directrice de l’unité de recherche "Systèmes d’Information" du laboratoire MRM. Auteure de plus de 200 publications scientifiques, elle a vécu et travaillé dans différents pays sur tous les continents, où elle a pu investiguer la question de l’incidence du numérique sur les écosystèmes, également en tant que membre du comité d’éthique de l’IRD jusqu’en 2018. Elle a encadré et fait soutenir plusieurs thèses de doctorat sur le sujet.
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