Est-il hypocrite de réclamer des alternatives au stockage géologique des déchets nucléaires ? (Tribune)

Est-il hypocrite de réclamer des alternatives au stockage géologique des déchets nucléaires ? (Tribune)

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Compactés, vitrifiés, bétonnés, enchassés dans un conteneur en acier… Les déchets nucléaires dits « de moyenne et haute activité à vie longue » constituent un incontournable dès lors que l’on s’interroge sur la place de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique. Ceux-ci, contrairement à nombre de déchets toxiques (métaux lourds, par exemple) ont le bon goût d’avoir une dangerosité qui décroît continuellement au cours du temps. En  revanche, des niveaux modestes ne sont atteints qu’après des durées relativement longues, en dizaines ou centaines de millénaires. Il n’est pas physiquement possible de mettre fin à leur existence – y compris en arrêtant d’en produire, car cela sera sans effet sur la grosse quantité déjà produite. Ne sont donc envisageables que deux issues : accélérer leur décroissance, ou les isoler du monde vivant le temps que celle-ci opère naturellement. Soit en les confinant, soit en les éloignant, éventuellement, les deux.

À ce jour, c’est le confinement qui est privilégié, dans le monde entier. Plus précisément, en France, c’est le confinement en couches géologiques profondes, où siègent des roches extrêmement stables et peu perméables ; l’environnement idéal pour piéger, sans nécessiter aucune intervention humaine ultérieure, les radionucléides qui viendraient à s’échapper des emballages que nous avons conçus pour eux. Mais il se dit parfois, notamment dans les milieux opposés à tout ce qui a trait, de près ou de loin, au nucléaire, que ce choix, dénommé Cigéo, a été imposé aux populations actuelles et futures sans qu’aucune alternative n’ait été étudiée.

C’est terriblement faux. Mais admettons : quelles auraient été les alternatives ? Une tribune de Tristan Kamin.

Accélérer la décroissance

Si un élément est radioactif, c’est parce que son noyau atomique contient un nombre de neutrons qui le rend instable. Et du degré d’instabilité dépendra la facilité à se désintégrer pour devenir plus stable.

Ainsi, on pourrait envisager de changer le nombre de neutrons – voire l’élément tout entier – pour transformer un atome radioactif à vie longue en atome stable, ou à vie courte. Par exemple, transformer d’un coup de neutron l’iode 129, présent dans les déchets de haute activité avec une demi-vie qui se compte en millions d’années, en iode 130, d’une demi-vie d’une demi-journée. C’est ce dont on a pu parler dernièrement avec les lasers révolutionnaires conçus par Gérard Mourou et ses associés, prix Nobel de physique 2018.

Toutefois, de nombreuses limites techniques se dressent devant la faisabilité d’un tel procédé, même sur certains radioéléments précis. Quant à sa généralisation à tous les constituants des déchets… Ce sont des obstacles physiques qui se dressent ! De telle sorte que, dans le meilleur des cas, ce procédé que l’on appelle « séparation-transmutation » ne serait qu’un complément à un autre mode de gestion, pas un substitut.

Éloigner les déchets nucléaires

C’est une solution qui a déjà été mise en œuvre pour des déchets de faible et moyenne activité, en les immergeant dans des fosses marines (pratiques arrêtées en 1969 pour le nucléaire civil français, 1982 pour les militaires, 1993 dans le monde entier). D’autres possibilités plus nuancées que la simple immersion ont été étudiées, comme l’immersion dans les zones de subduction, pour que les déchets finissent sous la croûte terrestre, ou dans les sédiments des plaines sous-marines pour profiter d’un confinement naturel en plus de l’éloignement.

Dans un raisonnement similaire, il a été envisagé d’isoler ces déchets dans les glaces polaires du Groenland ou d’Antarctique.

Dans ces différents scénarios, des incertitudes techniques mais, surtout, des considérations éthiques et politiques ont compromis ces plans.

Enfin, une troisième destination lointaine serait l’espace, mais ce sont dans ce cas des risques inacceptables qui se révèlent dissuasifs…

Confiner les déchets nucléaires

Après un demi-siècle d’exploitation de l’énergie nucléaire, notre capacité à confiner les déchets et réduire au maximum l’exposition des personnes et de l’environnement à ceux-ci n’est plus à démontrer. En revanche, pour les déchets aux vies les plus longues, il paraît prétentieux d’imaginer que les infrastructures que nous mettons en place pour les confiner leur survivront…

D’où le stockage géologique… Ou son cousin : le stockage en forage.

Des puits creusés depuis la surface, éventuellement jusqu’à une très grande profondeur (plus de 3000 m contre 500 m pour Cigéo) dans lesquels les déchets seraient empilés. Ou des puits moins profonds dans lesquels la chaleur des déchets ferait fondre la roche, permettant aux déchets de s’enfoncer naturellement vers de plus grandes profondeurs. Ou encore des forages dans lesquels les déchets seraient injectés sous forme liquide pour se répandre dans les roches comme des hydrocarbures.

En Résumé…

Des alternatives au stockage géologique des déchets nucléaires, nombre d’entre elles ont été envisagées, voire étudiées, selon plusieurs philosophies (éloigner, neutraliser, confiner…).

Le stockage géologique, de par le monde, n’est pas une solution retenue arbitrairement, en négligeant toute autre option. Il est le fruit d’une longue réflexion internationale pour converger vers la solution la plus adaptée aux enjeux de sûreté, de protection de l’environnement, d’éthique et de diplomatie de notre société.

Ceux qui, aujourd’hui, réclament que des alternatives soient étudiées, ignorent-ils, délibérément ou par méconnaissance, cet historique ?

Et surtout, ne risquent-ils pas de nous faire consacrer du temps et des moyens à répéter les mêmes études plutôt qu’à l’optimisation de la solution la plus consensuelle ?

 

Les avis d’expert sont publiés sous la responsabilité de leurs auteurs et n’engagent en rien la rédaction de L’EnerGeek.

 

Rédigé par : Tristan Kamin

Tristan Kamin
Tristan Kamin est ingénieur d’études en sûreté nucléaire. Retrouvez sa page Twitter sur https://twitter.com/TristanKamin
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COMMENTAIRES

  • Même si la « séparation-transmutation » ne serait qu’un complément à d’autres modes de gestions et pas un substitut, cela sera toujours bien de fissionner dans les RNRs le maximum des actinides mineurs et pratiquement tous les isotopes du plutonium . D’autre part ,des usages pourraient être trouvés dans le futur à plusieurs produits de fissions, c’est une question de mise en place de recherche appliquée avec un financement international car cela pourrait faire l’objet de programmes internationaux de recherche appliquée, répartie entre 10 ou 15 pays nucléarisés .

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  • La question du traitement des déchets nucléaires n’a pas une solution unique mais un bouquet de solutions . Tous les déchets ne sont pas égaux entre eux et leurs traitements ne seraient être identiques. Il y aura donc selon les cas de figure : Des séparations-transmutations ,des enfouissements type CIGEO(possiblement réversible de manière renouvelable selon les décisions des descendants) ,des éloignements et confinements adaptés pour certains autres déchets, et recyclages d’autres encore, etc… Tout ça dépendra de la nature de ces déchets ,de leur durée de demi vie, de leur niveau d’activité ,de leurs dynamiques chimiques ,biologiques et hydro-géologiques ,des impacts potentiels sur le plan médical de certains d’entre eux, de la possibilité de reconversions(ou même de récupérations selon les cas de figures) pour certains autres encore . Bref, on ne serait traiter ce sujet de manière primaire, binaire ou simpliste. C’est un sujet complexe ayant un grand éventail de solutions et non pas une ou deux solutions simplistes entre lesquelles il faudrait choisir . Sans oublier que certains de ces radionucléides considérés comme déchets à l’heure actuelle pourront être considérés dans le futur (grâce à toutes sortes d’innovations dans le domaine technique nucléaire et technologique adjacent , d’ici 75 ans à 150 ans)comme des ressources exploitables.

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  • Comme démontré en Belgique, l’argile est la pire des roches pour l’enfouissement.
    Il faut arrêter de produire des déchets nucléaires car nous ne savons pas quoi en faire et c’est dangereux.Toute l’industrie nucléaire civile et militaire, du début à la fin( les colis enfouis et autres )sont comme des épées de Damoclès.

    https://www.rtl.be/info/magazine/science-nature/-l-argile-est-la-pire-roche-pour-enfouir-des-dechets-radioactifs–1079077.aspx

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  • Prétendre que l’on ne sait pas gérer les déchets nucléaires et que ce sont “comme des épées de Damoclès” est une désinformation ridicule et très habituelle des propagandistes antinucléaires qui veulent insuffler, à un public désinformé par eux mêmes, des idées reçues archifausses . Il a déjà été expliqué et démontré de nombreuses fois par de nombreux spécialistes du nucléaire, très compétents, comment cette question n’a pas une solution unique mais un bouquet de solutions. Et se trouve être réellement gérable, tant dans le présent que dans le futur,et encore mieux d’ailleurs dans le futur ou le nombre d’options et possibilités ne fera qu’augmenter et beaucoup s’améliorer,encore.

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  • Enfouir ?? La pire des solutions, expérimentalement PROUVÉE ! Au moins 3 ex : USA, Nouveau-Mexique, incendie dans des déchets nucléaires militaires Waste Isolation Pilot Plant (WIPP), due à une erreur humaine. Allemagne, mines de sel : Les autorités de surveillance du nucléaire recommandent l’évacuation rapide des 126 000 barils de déchets emmagasinés depuis 1967 dans une mine de sel de Basse-Saxe rongée par les infiltrations. 50 ans seulement et l’eau coule à flot 🙁 Alsace : stocker 41 700 t de déchets industriels les plus toxiques (arsenic, amiante, cyanure, mercure, etc) dans des mines de potasse, sous la + grande nappe phréatique d’Europe … Stocamine à 550 m. Tout est pourri et le ministre de Ruggy veut les laisser au fond, alors qu’il est encore techniquement possible de les remonter – bien sur, ça coûte cher, mais il faut le faire !
    Arrêtons la politique de la crotte de chat, stockons en sub-surface, la radioactivité n’est étudiée que depuis 1 siècle, laissons du temps à nos grand cerveaux !

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