Des scientifiques ont exploré en profondeur l’Atlantique Nord-Est et découvert des milliers de fûts de déchets radioactifs, restés en grande partie cachés pendant des décennies sur le fond océanique. Certains conteneurs sont sévèrement corrodés et laissent fuir de la matière dans les sédiments qui les entourent.
Le site exploré compte plus de 200 000 fûts, abandonnés durant la seconde moitié du XXe siècle. La découverte a été faite dans le cadre des missions de recherche NODSSUM (Nuclear Ocean Dump Site Survey Monitoring), à l’aide du sous-marin Nautile.
Pendant des années, les chercheurs n’avaient pu étudier ces sites qu’à distance. Les dernières plongées offrent pour la première fois une observation directe de l’état des fûts et de la vie marine profonde qui les entoure. L’ampleur totale des fuites reste toutefois à établir : des analyses d’échantillons sont nécessaires pour comprendre comment les éléments radioactifs se déplacent, et si les organismes marins les absorbent.
Vingt plongées à plus de 4 694 mètres
Le navire de recherche « Pourquoi Pas ? » a transporté une trentaine de scientifiques lors d’une expédition d’un mois, du 27 mai au 28 juin 2026. L’équipe a réalisé 20 plongées à plus de 4 694 mètres de profondeur pour atteindre les anciennes zones de décharge, à l’aide du Nautile.
Les plongées ont révélé des fûts en mauvais état, certains présentant une corrosion importante. Dans plusieurs cas, de la matière s’était échappée des conteneurs et restait visible sur le fond marin boueux. Le site n’est pourtant pas dépourvu de vie : anémones, éponges, crabes et d’autres organismes des grands fonds ont été observés installés sur ou à proximité des fûts.
Cobalt-60 et niobium-94, les marqueurs recherchés
Les instruments embarqués ont détecté des radionucléides liés aux déchets déversés, à des niveaux supérieurs à ceux normalement attendus dans la zone. Les chercheurs ont porté une attention particulière au cobalt-60 et au niobium-94, deux marqueurs pouvant aider à identifier une matière liée aux déchets nucléaires. Du césium-137 et de l’américium-241 ont également été relevés.
Selon des informations partagées par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), certains de ces éléments peuvent aussi provenir d’autres sources, comme d’anciens essais d’armes nucléaires ou des accidents nucléaires. Cela complique la détermination exacte de la part de radioactivité provenant réellement des fûts.
Les résultats nécessitent encore une analyse approfondie. Les scientifiques ont collecté des échantillons de sédiments, d’eau et de matière biologique près des conteneurs, qu’ils comparent désormais à des habitats naturels voisins. La prochaine phase de la recherche portera sur des analyses en laboratoire, pour déterminer sur quelle distance la matière s’est propagée et si elle pénètre la faune des grands fonds marins.
Les plongées du Nautile s’appuient sur les travaux menés en 2025 par le robot sous-marin autonome Ulyx, qui a cartographié la zone à l’aide d’un sonar haute résolution. Cette campagne a permis d’identifier 3 355 conteneurs, de collecter 5 000 litres d’échantillons d’eau, de prélever 345 carottes de sédiments et de récolter des échantillons issus de 34 spécimens de poissons et crustacés, selon les données officielles de NODSSUM. Ce travail a aidé les scientifiques à choisir les zones ciblées par les plongées rapprochées.
Javier Escartin, géophysicien et codirecteur de la mission avec l’ingénieur de recherche Patrick Chardon, explique que le robot utilise des systèmes sonar pour cartographier de grandes zones et détecter où se trouvent les barils. Il s’approche aussi du fond marin pour prendre des photographies, ce qui permet d’évaluer l’état des barils et de planifier de nouvelles études, précise-t-il.
Avant ces expéditions, l’essentiel des recherches reposait sur l’observation à distance et la cartographie sous-marine. La dernière tentative de surveillance réussie remontait à 1984, quand le submersible français Epaulard avait photographié seulement six barils. Le site est resté sans surveillance pendant les quatre décennies suivantes.
Ces fûts appartiennent à une pratique plus large d’élimination de déchets radioactifs en Atlantique, utilisée par plusieurs pays durant l’après-guerre. Entre 1946 et 1990, quatorze pays européens ont déversé plus de 200 000 barils de déchets radioactifs dans l’océan, selon des archives historiques citées par le CNRS. La France seule en a immergé plus de 46 000 lors d’opérations menées en 1967 et 1969.
Les matrices de confinement, composées de béton et de bitume, avaient été conçues pour isoler les déchets pendant vingt ans seulement. Chaque conteneur a désormais dépassé cette date d’expiration. Les barils contiennent des matières radioactives de faible et moyenne activité, boues de traitement, métaux contaminés et équipements de laboratoire, immergés en eaux internationales entre 3 000 et 5 000 mètres de profondeur.
Ces conteneurs n’ont jamais été conçus pour rester intacts indéfiniment : la stratégie de l’époque prévoyait que les déchets soient progressivement relâchés et dilués dans l’océan sur de longues périodes.





