Ingénierie et cybersécurité : le nucléaire entre dans l’ère du 4.0 - L'EnerGeek

Ingénierie et cybersécurité : le nucléaire entre dans l’ère du 4.0

Fin mars 2017, la Société Française d’Energie Nucléaire (SFEN) organisait sa convention 2017 sur le thème : « le nucléaire accélère sa transformation numérique ». Les nouvelles technologies offrent une opportunité pour renforcer la transversalité et la compétitivité de la filière française, tandis que la cybersécurité représente à la fois un nouveau risque à gérer et potentiellement un nouvel avantage concurrentiel pour l’offre hexagonale.

Les acteurs de la filière s’engagent pour la transformation numérique

En France, le nucléaire représente la troisième filière industrielle, avec environ 2.500 entreprises et 220.000 salariés. Aujourd’hui en pleine restructuration, elle rassemble des grands fleurons industriels comme EDF ou Areva NP, mais aussi des centres de recherche avec le CEA ou l’IRSN et des PME comme Oreka Solutions.

Confrontés plus que jamais à un enjeu de performance ainsi qu’aux problématiques de sûreté, les acteurs de la filière comptent s’appuyer sur la transformation numérique pour y répondre. Parmi eux, le Directeur général de New AREVA, Philippe Knoche, résume : « le numérique est un des leviers pour obtenir, à la fois pour le nouveau nucléaire et pour le nucléaire existant, des réductions de coûts importantes, des augmentations de qualité qui contribuent à la sûreté ».

C’est donc pour faire le point sur l’avancement de ce chantier stratégique que la SFEN a souhaité rassembler l’ensemble des participants à cette révolution technologique. Encore en phase de déploiement, les instruments numériques ont déjà commencé à bouleverser les pratiques, comme l’indique Xavier Ursat, directeur exécutif en charge de la direction ingénierie et Projet Nouveau Nucléaire chez EDF : « nous sommes en train de digitaliser un maximum d’activités avec des gains extrêmement significatifs ».

Le digital, un levier de compétitivité et de transversalité ?

L’été dernier déjà, le délégué général du Pôle de l’Industrie Nucléaire (PNB), Bertrand Gauvain, affirmait que « des gains sont possibles pour améliorer la compétitivité et la flexibilité du secteur ». Selon lui « l’essor du digital dans toutes les strates de la chaîne de production de la filière va nous y aider ». Aux Etats-Unis, le programme intitulé « Deliver Nuclear Promise » vise par exemple à améliorer les coûts d’exploitation de 30% à l’horizon 2020, notamment grâce au numérique.

Lors de son intervention au MK2 Bibliothèque, Philippe Knoche, a d’ailleurs évoqué « un objectif proche de 20% » de réduction des coûts pour son entreprise. Concrètement, l’impact de cette transformation passe par une nouvelle organisation du travail mais aussi plus largement par la création d’un nouveau modèle économique.

Pour améliorer la coopération entre les exploitants et leurs sous-traitants, mais aussi avec les chercheurs et les fournisseurs des principaux opérateurs, le Directeur de la Stratégie de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), Matthieu Schuler, rappelle que le partage de l’information est décisif et estime que « le numérique peut contribuer à rendre ce partage plus fluide et plus fiable ». A titre de comparaison, l’industrie aéronautique a lancé la plateforme « boostaerospace » afin de rapprocher l’ensemble des acteurs de la chaîne logistique et obtenir ainsi « un avantage compétitif majeur ». Sous l’impulsion d’EDF, un club de la transition numérique de la filière a été constitué, celui-ci envisage désormais la création d’un outil similaire.  De son côté Dassault Systèmes développe la plateforme 3DEXPERIENCE, un système de gestion de la base documentaire sur l’ensemble du cycle de vie d’un réacteur, avec une interface unifiée.

Quelles applications pour le secteur du nucléaire ?

Pour Xavier Ursat, l’objectif consiste à démontrer dès « demain, la capacité d’EDF à faire une transformation numérique efficace et à avoir des outils de big data, des outils de simulation, des couplages entre les outils de simulation et des maquettes, à avoir optimisé le plus possible comparatif ». En attendant un benchmark plus exhaustif qui pourrait être présenté lors de l’édition 2018 de la World Nuclear Exhibition, plusieurs options ont bien été identifiées par les industriels, de la maintenance prédictive à la coordination des workflows.

Avec le Product Lifecycle Management (PLM) et le Visual Management, la gestion des données et la préparation des interventions vont être facilitées ; cependant, d’autres changements sont attendus avec l’arrivée du numérique, particulièrement en matière d’achat de l’innovation. En effet, Bertrand Gauvain considère que « l’intégration des innovations est un vrai défi pour la filière nucléaire » car « la recherche d’effets de série – applicables sur l’ensemble du parc – s’articule encore difficilement avec les innovations externes, celles en provenance des PME ». D’autant que jusqu’à présent, explique-t-il encore, l’achat de l’innovation était soumis au processus de mise en concurrence, de telle sorte qu’on pouvait se retrouver « dans des situations ubuesques où des innovations financées ou cofinancées par des fonds publics sont données à des industriels étrangers ».

Pour remédier à cela, le Comité Stratégique de la Filière Nucléaire (CSFN) propose de développer l’innovation collaborative. Ainsi, le site innovationpme.areva.com a été créé récemment afin de « développer des solutions en adéquation avec les attentes des donneurs d’ordre ». Pour le moment, un petit écosystème s’est constitué en agrégeant environ de quelques 900 PME autour de 25 challenges.

La cybersécurité, risque pour la sûreté ou nouvel avantage concurrentiel pour le nucléaire français ?

Néanmoins, avec l’apparition du nucléaire 4.0 est apparu un nouveau risque à maîtriser pour l’ensemble des participants : la cybersécurité. Considérées comme des infrastructures critiques, jugées « d’importance vitale » particulièrement par l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI), les centrales nucléaires font l’objet d’une vigilance particulière. Ainsi, avec l’arrêté publié le 1er avril 2017, l’ANSSI annonce « le renforcement de la sécurité des systèmes d’information critiques: les systèmes d’information d’importance vitale (SIIV) ».

De son côté, l’exploitant utilise également des méthodes déjà éprouvées par d’autres secteurs d’activité pour protéger son patrimoine économique, tant matériel qu’immatériel (exemple de la méthode EBIOS ou de celle de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique). Pratiquement, cela passe à la fois par des revues de vulnérabilité et des revues d’habilitation. Au cours de la convention de la SFEN, un groupe de travail est revenu plus précisément sur la « sécurisation des interfaces et des transmissions de données entre les différents partenaires dans le cadre d’un fonctionnement en entreprise étendue ». Intervenant sur le sujet, le responsable de la sécurité des systèmes d’information du parc thermique et nucléaire d’EDF, Yves Therme, a expliqué qu’en plus des efforts du groupe et de sa volonté de montée en puissance sur le sujet, cette problématique nécessite d’adopter « une démarche apprenante » qui implique entre autres une appropriation progressive des enjeux de sécurité par le management des métiers.

Avec l’expertise française en cybersécurité (Thalès, Assystem, ANSSI…), cette situation pourrait finalement profiter à notre pays, en récupérant un nouveau pôle d’excellence pour sa filière industrielle. D’après Xavier Ursat, directeur du Nouveau Nucléaire d’EDF, la transformation numérique dans son ensemble pourrait même octroyer un avantage concurrentiel au nucléaire français, grâce à un savoir-faire de pointe, au même titre que pour le génie civil. Par ailleurs, la reconnaissance internationale du bouclier français concerne au premier plan la direction des applications militaires, mais aussi la direction de l’énergie nucléaire, tout comme la direction de la recherche technologique du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA).

Lire aussi – Cybersécurité : les installations nucléaires françaises bien protégées

Crédits Photo : @Blog.Mazars

Rédigé par : La Rédaction

La Rédaction
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