La plus grande centrale nucléaire du monde n’a pas produit un seul watt depuis 2011 : au Japon, ses sept réacteurs attendent un redémarrage que personne n’ose fixer

Quinze ans après Fukushima, un réacteur japonais redémarre malgré des pannes en série et une population toujours largement opposée. Fiasco technique, fuite électrique, manifestants sous la neige : le pari nucléaire du Japon tient-il vraiment la route ?

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La plus grande centrale nucléaire du monde n'a pas produit un seul watt depuis 2011 : au Japon, ses sept réacteurs attendent un redémarrage que personne n'ose fixer
La plus grande centrale nucléaire du monde n’a pas produit un seul watt depuis 2011 : au Japon, ses sept réacteurs attendent un redémarrage que personne n’ose fixer © L'EnerGeek

La centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa a redémarré un premier réacteur le mercredi 21 janvier 2026, a annoncé son exploitant, Tokyo Electric Power Company (Tepco). Il s’agit d’une première depuis la catastrophe de Fukushima, survenue en 2011. Sur les sept réacteurs que compte le site, dans la préfecture de Niigata, un seul, l’unité n° 6, a été remis en fonctionnement.

À 14 heures, l’opérateur a procédé au retrait des barres de contrôle du réacteur. Tepco a indiqué dans un communiqué qu’à 14h00, l’opérateur avait procédé au retrait des barres de contrôle du réacteur n°6 de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, mettant ainsi le réacteur en marche. La mise en service effective est intervenue en soirée, à 19 h 02 heure locale.

L’opération a toutefois viré au fiasco technique quelques heures plus tard : le processus a dû être suspendu en raison d’un dysfonctionnement lié aux barres de contrôle. Un nouvel essai, organisé le 9 février 2026, a lui aussi été perturbé, cette fois par une fuite électrique détectée sur un générateur. Il aura finalement fallu attendre la mi-mars 2026 pour que l’unité n° 6 atteigne son régime commercial régulier, selon les estimations du secteur.

Quinze ans d’arrêt et un feu vert tardif

Kashiwazaki-Kariwa, présentée comme la plus grande centrale nucléaire du monde avec 8 212 mégawatts installés sur sept réacteurs à eau bouillante, n’avait subi aucun dommage direct lors du séisme de mars 2011. Elle faisait pourtant partie des 54 réacteurs arrêtés après le séisme et le tsunami qui ont frappé Fukushima Daiichi, provoquant le pire accident nucléaire depuis Tchernobyl.

L’unité 6 était à l’arrêt depuis mars 2012, l’unité 7 depuis août 2011 : les réacteurs les plus récents et les plus puissants du site concentraient tous les espoirs de Tepco.

Le redémarrage d’un réacteur japonais nécessite l’accord du régulateur, de la municipalité et du gouverneur de la préfecture, seul habilité à donner l’aval final. Hideyo Hanazumi, gouverneur de Niigata, avait longtemps refusé de le valider, se contentant de constater l’amélioration des mesures de sécurité. Il a finalement donné son feu vert le 21 novembre 2025, une décision ensuite confirmée par l’assemblée préfectorale.

Une population toujours majoritairement opposée

Selon une enquête menée en septembre 2025 par le département de Niigata, 60 % des habitants restaient opposés au redémarrage, contre 37 % favorables. Mardi 20 janvier 2026, quelques dizaines de manifestants, principalement des personnes âgées, se sont rassemblés sous la neige près de l’entrée du site.

Yumiko Abe, 73 ans, interrogée par l’AFP, a fait valoir que l’électricité de Tokyo est produite à Kashiwazaki, et qu’il n’y a aucun sens à ce que seuls les habitants d’ici soient en danger. Keisuke Abe, 81 ans, s’est dit indigné : « la situation n’est toujours pas maîtrisée à Fukushima. Et Tepco veut relancer une centrale ? Pour moi, c’est absolument inacceptable ».

Chie Takakuwa, 79 ans, habitante de Kariwa, a résumé son inquiétude sur l’évacuation en cas d’urgence : « Je pense qu’il est impossible d’évacuer ».

Plusieurs associations ont remis début janvier 2026 une pétition rassemblant près de 40 000 signatures, adressée à Tepco et à l’Autorité japonaise de régulation nucléaire. Elle pointe une zone de faille sismique active, rappelant qu’un violent séisme en 2007 avait déjà plongé le site dans le noir pendant près de trois ans.

Le combustible MOX, mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium utilisé dans certains réacteurs du site, reste un autre point de friction : en 2001, un référendum local organisé à Kariwa s’était déjà prononcé majoritairement contre son utilisation.

Des scandales en série dans le secteur nucléaire

Samedi 17 janvier 2026, Tepco a annoncé qu’un système d’alerte n’avait pas fonctionné lors d’un essai précédant le redémarrage. Un autre opérateur, Chubu Electric Power, a de son côté falsifié des données en sous-estimant les risques sismiques.

Dans un entretien publié le même jour par le quotidien Asahi Shimbun, le président de Tepco, Tomoaki Kobayakawa, a mis en garde : « Les exploitants nucléaires ne doivent jamais céder à l’arrogance ou à l’excès de confiance ». Il a ajouté qu’il existe toujours des risques d’erreurs humaines ou de défaillances des machines, et que tout repose sur la capacité à détecter ces problèmes, à les corriger et à travailler avec humilité.

Un pari sur le gaz importé et la demande liée à l’intelligence artificielle

Le Japon, cinquième émetteur mondial de CO2, cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures importés tout en répondant à une demande électrique tirée par l’essor de l’intelligence artificielle. L’unité 6, avec ses 1 356 mégawatts installés, pourrait déplacer environ 1,3 million de tonnes d’importations de gaz naturel liquéfié par an, pour une production annuelle estimée à 9 500 gigawatthours une fois pleinement opérationnelle.

Selon le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, ce premier redémarrage pourrait augmenter l’approvisionnement électrique de la zone de Tokyo de 2 %.

Le Japon compte désormais 15 réacteurs en fonctionnement, pour une capacité combinée de 33 gigawatts. En 2024, le parc nucléaire n’avait généré que 83 térawattheures, soit 9 % de l’électricité du pays, un chiffre encore loin des 30 % d’avant Fukushima. Le nucléaire devrait représenter environ 20 % de la production électrique d’ici 2040, contre 8,5 % pour l’exercice fiscal 2023-2024.

Sur les six réacteurs restants du site, l’unité 7, pourtant la plus moderne de Kashiwazaki-Kariwa, voit son redémarrage repoussé par Tepco à l’horizon 2029-2030.

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