Par Jean-Baptiste Giraud
Le patron d’ABB tire la sonnette d’alarme : sans déréglementation urgente, l’Europe court vers le chômage de masse. Derrière ce cri d’alarme industriel, c’est bien la question énergétique qui se cache. Le choc des prix provoqué par la guerre en Iran a achevé de mettre à nu ce que je répète depuis des années : l’Europe paye au prix fort son idéologie énergétique.
600 €
Le coût horaire moyen de l’énergie industrielle en Europe est désormais deux à trois fois supérieur à celui supporté par les concurrents américains ou asiatiques, plongeant nos usines dans une spirale de non-compétitivité.
ABB a dit tout haut ce que les industriels murmurent tout bas
Morten Wierod, le directeur général d’ABB, l’un des géants mondiaux de l’électrotechnique et de la robotique, n’est pas un idéologue. C’est un ingénieur, un chef d’entreprise. Quand un homme comme lui alerte le Financial Times sur le risque de "chômage de masse" en Europe faute de réformes urgentes, on ferait bien de l’écouter plutôt que de lui chercher des arrière-pensées politiques. Son message est d’une clarté chirurgicale : le choc énergétique né du conflit en Iran a encore dégradé la compétitivité de l’industrie européenne. Les coûts de l’énergie sur le Vieux Continent atteignent des niveaux qui rendent simplement impossible toute concurrence loyale avec les États-Unis, où l’Inflation Reduction Act a fait baisser massivement le coût de l’électricité pour l’industrie, ou avec la Chine, qui subventionne ses filières stratégiques sans complexe.
Force est de constater que l’Europe s’est tirée une balle dans le pied avec une remarquable constance depuis dix ans. La sortie précipitée du nucléaire en Allemagne, le tout-renouvelable intermittent déversé sur des réseaux mal dimensionnés, les taxes carbone empilées sans vision industrielle : le résultat est là, chiffré, brutal.
La France nucléaire, seule bouée dans la tempête ?
La France occupe ici une position paradoxale. Elle dispose d’un parc nucléaire qui, malgré des années de sous-investissement coupable sous la présidence Hollande et le début du quinquennat Macron, reste son meilleur atout industriel. L’électricité nucléaire, quand elle est produite en masse, est la moins chère, la moins carbonée et la plus prévisible. C’est une évidence physique et économique que même les Verts allemands commencent à admettre en privé.
La relance des EPR2, les projets de SMR (petits réacteurs modulaires), la renaissance affichée d’EDF : tout cela va dans le bon sens. Mais les délais restent inquiétants. Les data centers qui alimentent l’explosion de l’intelligence artificielle ont besoin d’énergie maintenant, pas dans dix ans. Microsoft, Google, Amazon construisent leurs infrastructures là où l’électricité est disponible, fiable et bon marché, en Scandinavie, aux États-Unis, bientôt aux Émirats. Pas nécessairement en France.
Je pense que nous avons une fenêtre de cinq ans, pas davantage, pour transformer notre avantage nucléaire en avantage industriel concret pour l’IA et la réindustrialisation.
Déréglementer ou mourir industriellement
Le message de Wierod rejoint une vérité que les gouvernements européens refusent encore d’entendre pleinement : la réglementation excessive tue la compétitivité avant même que les concurrents étrangers n’aient à intervenir. Les directives européennes sur l’énergie, les normes environnementales empilées sans étude d’impact sérieuse, les délais de permitting qui transforment sept ans de construction en quinze : tout cela a un coût que paye in fine l’ouvrier licencié, le sous-traitant qui met la clé sous la porte.
L’Allemagne commence à comprendre. Les Pays-Bas accélèrent leur programme nucléaire. La Suisse, hors UE, regarde la situation avec le sourire tranquille de celui qui a conservé sa liberté de choix énergétique.
La France, elle, a les cartes en main. La question est simple : aura-t-elle le courage politique de jouer sa main avant que la partie ne soit perdue ?
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste






