Quatre logements sur dix ne sont pas ou plus équipés de volets en France. Alors que le pays traverse sa troisième vague de canicule de l’année, cette absence pèse lourd sur le confort des habitants, même dans des bâtiments récents pourtant bien isolés.
Le paradoxe est frappant : des logements neufs, correctement classés au diagnostic de performance énergétique (DPE), deviennent invivables dès que le thermomètre grimpe. En cause, une erreur de conception qui remonte parfois à plusieurs décennies et que les normes actuelles peinent encore à corriger.
À Clichy, un appartement classé B mais invivable l’été
Une habitante d’un appartement à Clichy, aux abords de Paris, vit cloîtrée dans le noir chaque été pour préserver un peu de fraîcheur. Son logement, acheté sur plan et sorti de terre en 2021, est pourtant classé B au diagnostic de performance énergétique, un bon score sur le papier.
Les volets roulants installés protègent et isolent, mais leur coloris retient la chaleur. « Les volets roulants protègent et isolent, et en même temps leurs coloris gardent la chaleur. Le zinc, augmente aussi beaucoup la température de l’autre côté », explique la résidente.
Derrière ce zinc se cache une isolation en polyuréthane, jugée peu efficace contre les fortes chaleurs. Le promoteur assure de son côté avoir respecté les normes en vigueur au moment de la construction.
Pour elle, l’incohérence est difficile à comprendre : « En réalité, ça ne prend pas du tout en compte l’isolation par rapport à la chaleur, mais uniquement par rapport au froid. C’est hyper problématique et c’est assez incompréhensible pour moi. »
Une erreur héritée de la reconstruction d’après-guerre
L’absence de volets dans nombre de bâtiments récents trouve son origine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Clément Gaillard, urbaniste au bureau d’études Freio, l’explique dans un entretien accordé à TF1 Info : « Pendant la reconstruction, on va commencer à construire massivement des bâtiments qui vont être dépourvus de volets parce que l’idée, c’est de construire vite. »
Une vision hygiéniste dominait alors, selon laquelle le soleil entrant dans les logements était perçu comme bénéfique. « On n’a pas encore en tête ces sujets de surchauffe des bâtiments qui vont se produire plus tard », précise l’urbaniste, qui juge cette absence de volets comme une grossière erreur, ces dispositifs permettant pourtant de se protéger efficacement de la chaleur.
Faute de volets, les habitants improvisent :
- rideaux
- couvertures de survie
- blanc de Meudon
- draps
- papier aluminium collé aux fenêtres
Aucune de ces solutions n’égale l’efficacité des climatiseurs
Installer des volets sur les bâtiments anciens se heurte à plusieurs obstacles. Séverine Huet, experte en thermique des bâtiments, pointe un double verrou : « Il y a déjà un blocage de la ville et des architectes des Bâtiments de France qui n’autorisent pas forcément l’installation de volets en extérieur. Il peut aussi y avoir un frein au niveau de la copropriété avec des propriétaires qui ne souhaitent pas financer ce dispositif. »
Face à cette inertie, une pétition intitulée « Pas de volet, pas de loyer ! » circule pour pousser les propriétaires bailleurs à équiper leurs logements. Elle réunissait près de 50 000 signatures à la mi-juillet.
Un logement sur trois classé A ou B jugé insuffisant l’été
Le problème dépasse largement le seul cas des volets. Selon une étude du syndicat professionnel IGNES (Industriels des solutions électriques et numériques du bâtiment), 35 % des logements classés A ou B au DPE seraient insuffisants au regard du confort d’été, devenant ainsi des passoires thermiques.
Anne-Sophie Perrisin-Fabert, déléguée générale de l’IGNES, s’en étonne : « C’est surprenant qu’on construise encore aujourd’hui des bâtiments dont on espère une durée de vie de 100 ans, avec un climat qui sera différent demain, et qu’on ait encore des logements qui ne soient effectivement pas bons au regard de cet indicateur. »
En 2020, l’État avait pourtant durci le ton pour rendre les bâtiments plus résistants aux vagues de chaleur.
Sous l’impulsion des ministres Emmanuelle Wargon et Barbara Pompili, alors au ministère de la Transition écologique, de nouvelles normes imposaient aux constructeurs des bâtiments moins polluants, plus économes en énergie et plus résistants aux vagues de chaleur. La Fédération française du bâtiment avait alors dénoncé, par communiqué, un pari risqué en temps de crise et des surcoûts sous-évalués, évoquant des dizaines de milliers d’emplois mis en danger.
Un pic de permis de construire suspect fin 2021
Fin 2021, des dizaines de milliers de permis de construire ont été déposés, un pic historique, alors que le nombre de chantiers réellement démarrés stagnait. Un gérant de bureau d’études, confirmé à France Télévisions, avance une explication : des constructeurs auraient anticipé leurs dossiers pour échapper aux nouvelles normes.
« On se dit : « Vite, vite, vite, j’ai envie de déposer mon permis avec l’augmentation que je maîtrise, plutôt que de devoir anticiper la future qui arrive » », résume-t-il, avant d’ajouter viser surtout les promoteurs immobiliers, inquiets dès qu’une nouveauté réglementaire bouleverse leur modèle économique.
Un haut cadre de l’État en charge du dossier va plus loin : « Une partie de la filière veut dégrader ces normes. Et c’est stupide. Ces gens ont toujours travaillé de la même manière depuis 50 ans avec leur béton. Ils n’ont pas les compétences, pas la formation, et donc ils sont très rétifs. »






