L’intelligence artificielle n’est pas aussi immatérielle qu’on l’imagine volontiers. Derrière chaque requête adressée à un modèle de langage, derrière chaque image générée en quelques secondes, se dissimule une infrastructure physique colossale : des milliers de serveurs, des systèmes de refroidissement tournant en continu, des centres de données engloutissant des quantités phénoménales d’eau et d’électricité. C’est précisément ce que l’ONU vient de mesurer, avec une précision inédite, dans un rapport publié début juin 2026 qui ne manque pas de faire l’effet d’une douche froide.
L’Institut des Nations Unies pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH) a calculé, pour la première fois, l’empreinte environnementale cumulée de l’IA et des centres de données à l’échelle mondiale. Les résultats, exprimés en équivalents nationaux pour mieux frapper les esprits, donnent le vertige. D’ici 2030, selon les projections de l’institution onusienne, ce secteur pourrait consommer autant d’eau que l’ensemble du Danemark, autant d’électricité que le Japon, et occuper des surfaces au sol comparables à celles d’un petit pays européen. Une manière, pour l’ONU, de rendre tangible ce qui restait jusqu’ici largement invisible.
Des chiffres à l’échelle d’une nation
Le rapport de l’UNU-INWEH s’appuie sur une méthodologie rigoureuse visant à agréger les consommations directes et indirectes liées à l’intelligence artificielle. Selon ses auteurs, la consommation d’eau douce imputable à l’IA et aux data centers pourrait atteindre entre 4,2 et 6,6 milliards de mètres cubes par an d’ici à 2027, un volume que l’on peut rapprocher des besoins en eau potable de 4 à 6 milliards de personnes. À l’horizon 2030, ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 13 milliards de mètres cubes annuels, soit l’équivalent de la consommation en eau de 13 milliards d’individus, une projection qui dépasse la population mondiale actuelle.
Ce besoin en eau n’est pas anodin. Les centres de données ont recours à l’évaporation pour refroidir leurs serveurs : des tours de refroidissement humides aspirent d’immenses quantités d’eau qui se dissipent ensuite dans l’atmosphère, sans retour possible vers les nappes phréatiques ou les cours d’eau locaux. Dans des régions déjà soumises à un stress hydrique chronique, comme l’Ouest américain, le Moyen-Orient ou certaines zones d’Asie du Sud, l’implantation de nouveaux centres de données peut entrer directement en concurrence avec les besoins agricoles et domestiques des populations.
Sur le plan énergétique, la trajectoire est tout aussi préoccupante. La consommation d’électricité des centres de données devrait tripler d’ici à 2030 par rapport aux niveaux de 2023, pour atteindre environ 945 térawattheures annuels, ce qui correspond peu ou prou à la consommation totale du Japon. Cette envolée est portée par la démocratisation des modèles d’IA générative, dont l’entraînement et l’inférence exigent une puissance de calcul sans commune mesure avec les algorithmes traditionnels. À titre d’illustration, une seule requête adressée à ChatGPT consomme en moyenne dix fois plus d’énergie qu’une simple recherche Google.
Quant à l’empreinte foncière, elle est souvent négligée dans les débats publics, mais l’ONU y consacre une attention particulière. Les data centers occupent déjà des superficies considérables et leur expansion rapide soulève des questions d’artificialisation des sols, de pression sur les terres agricoles et de fragmentation des écosystèmes, notamment dans les zones périurbaines où le foncier reste accessible.
Pourquoi l’ONU tire-t-elle la sonnette d’alarme ?
Ce qui inquiète profondément les experts de l’ONU, ce n’est pas tant la consommation actuelle que la vitesse et l’opacité de cette croissance. Le rapport pointe une absence quasi totale de régulation contraignante sur les déclarations environnementales des entreprises du numérique. La plupart des grands acteurs, à commencer par les hyperscalers américains comme Google, Microsoft ou Amazon, publient des engagements volontaires en matière de développement durable, mais sans obligation de transparence sur leurs consommations réelles d’eau et d’énergie à l’échelle des sites.
L’ONU redoute également un effet rebond bien documenté en économie de l’énergie : à mesure que les serveurs deviennent plus efficaces, la demande globale augmente dans des proportions qui dépassent les gains d’efficacité.
Autrement dit, les progrès technologiques ne suffisent pas à compenser l’explosion des usages. Les analystes du secteur assurantiel commencent d’ailleurs à intégrer ces risques environnementaux dans leurs modèles d’exposition, signe que la question dépasse désormais le simple débat écologique pour rejoindre celui de la stabilité systémique.
Il y a aussi une dimension géopolitique et sociale que l’institution onusienne ne passe pas sous silence. Les bénéfices économiques de l’IA se concentrent dans une poignée de pays riches, tandis que les externalités environnementales, notamment la pression sur les ressources en eau, touchent souvent des régions bien moins favorisées. Cette asymétrie nourrit une inquiétude croissante quant à l’équité de la transition numérique et à la capacité des États les plus vulnérables à faire valoir leurs intérêts face aux géants technologiques.
Enfin, l’ONU s’alarme de la difficile traçabilité de ces impacts. Évaluer la consommation d’eau ou d’énergie attribuable à une seule requête d’IA suppose de remonter une chaîne complexe : du terminal de l’utilisateur aux serveurs d’inférence, en passant par les réseaux de transmission et les systèmes d’alimentation électrique. En l’absence de standards de mesure harmonisés et d’obligations de reporting, les chiffres avancés par les entreprises restent invérifiables, ce qui rend toute politique publique efficace extrêmement difficile à construire.
Vers une régulation de l’empreinte environnementale du numérique ?
Face à l’ampleur du phénomène, l’UNU-INWEH appelle à l’instauration de normes contraignantes de transparence sur les consommations d’eau et d’énergie des centres de données, ainsi qu’à la mise en place de mécanismes de compensation pour les territoires qui subissent les effets de leur implantation. Le rapport recommande également d’intégrer systématiquement les critères environnementaux dans les politiques d’attribution des permis de construire pour les data centers.
Ces préconisations interviennent dans un contexte de course aux investissements où les États rivalisent pour attirer les infrastructures numériques sur leur sol. En France, l’opération Choose France a permis de mobiliser 93 milliards d’euros dédiés à l’IA, dans un pays où la question de la disponibilité électrique se pose déjà avec acuité. De l’autre côté de l’Atlantique, les géants technologiques annoncent des plans d’investissement records, sans que les questions de consommation d’eau ou d’impact sur les réseaux locaux soient systématiquement traitées en amont.
La question, in fine, est celle du prix réel de l’intelligence artificielle. Un prix que le marché n’intègre pas spontanément, faute d’internalisation des externalités environnementales. Qui va payer la facture énergétique de l’IA ? C’est la question que posent désormais aussi bien les économistes que les défenseurs de l’environnement, et à laquelle le rapport de l’ONU apporte une réponse sans ambiguïté : si rien ne change, ce sont les ressources communes de la planète, et ceux qui en dépendent le plus directement, qui en acquitteront le coût.





