Le virage climatique de l’Europe se joue aussi sous la mer. Un accord inédit entre Paris et Oslo redéfinit les frontières du carbone et ouvre la voie à une décarbonation par l’exportation.
Stockage de CO₂ : un accord franco-norvégien scellé le 23 juin 2025
Le 23 juin 2025, la France et la Norvège ont officiellement conclu un accord bilatéral portant sur le stockage de CO₂ capté sur le territoire français. Cette entente repose sur la ratification par la France de l’amendement de 2009 au Protocole de Londres, autorisant désormais le transport transfrontalier de dioxyde de carbone à des fins de stockage géologique permanent.
C’est dans ce contexte qu’Éric Lombard, ministre français de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, et Terje Aasland, ministre norvégien de l’Énergie, ont signé à Paris ce texte stratégique. Il prévoit l’acheminement du CO₂ par bateau ou gazoduc vers des formations géologiques offshore situées dans la mer du Nord, au large de la Norvège.
Carbone capté, pollution exportée : un transport inédit pour la décarbonation
Cet accord ouvre la voie à des projets d’envergure comme Northern Lights – porté par Equinor, TotalEnergies et Shell – et CO₂ Highway Europe, qui prévoit la construction d’un carboduc reliant les émetteurs de France et du Benelux aux infrastructures norvégiennes, relaye Le Figaro. Selon le communiqué officiel du gouvernement norvégien daté du 23 juin 2025, l’objectif est de pouvoir transporter et stocker « des millions de tonnes de CO₂ chaque année dans les couches géologiques profondes des fonds marins ».
Ce transport de carbone est encadré juridiquement par le Protocole de Londres, une convention internationale interdisant jusqu’à récemment toute exportation de déchets à des fins de rejet en mer. L’amendement désormais ratifié par Paris permet cette exception, exclusivement pour le CO₂ destiné à un enfouissement permanent.
Le stockage géologique : une solution technologique sous haute surveillance
Mais qu’est-ce que le stockage géologique de CO₂ ? Il s’agit d’un procédé consistant à injecter le dioxyde de carbone dans des formations rocheuses profondes, à plus de 1 000 mètres sous terre ou sous les océans. Les réservoirs naturels sont d’anciens gisements de gaz ou de pétrole, capables de retenir le CO₂ pendant des millénaires.
Le projet Northern Lights, phase industrielle du programme Longship initié par la Norvège, constitue le pivot technique de cet accord. Il est prévu qu’un premier navire chargé de CO₂ français accoste au terminal norvégien d’Aurora en 2026. L’opérateur du site, Equinor, a précisé que les infrastructures pourront, à terme, stocker jusqu’à 5 millions de tonnes de CO₂ par an, dont une part significative pourrait provenir de l’industrie française.
France et Norvège : un partenariat économique et climatique
L’accord s’inscrit dans une logique à la fois économique, industrielle et climatique. Pour la France, il permet de répondre à ses objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050 en déployant des technologies de captage et stockage sans attendre la mise en service d’infrastructures nationales. Pour la Norvège, il s’agit de valoriser ses capacités géologiques exceptionnelles et de développer une filière exportatrice de services de stockage de carbone.
Le coût logistique du transport du CO₂ pourrait atteindre 80 à 120 euros par tonne, incluant la capture, la liquéfaction, le transport maritime et l’injection. Aucun chiffre officiel n’a encore été communiqué sur le volume exact que la France envisage de confier chaque année à la Norvège, mais des « millions de tonnes » sont évoqués dans les communiqués officiels des deux gouvernements.
Quels risques, quels enjeux pour le stockage de CO₂ à l’étranger ?
Le recours au stockage transfrontalier n’est pas sans soulever des questions juridiques, environnementales et politiques. Les ONG environnementales pointent du doigt une potentielle forme de « délocalisation de la pollution », accusant certaines industries de privilégier une stratégie d’exportation du CO₂ plutôt qu’une réduction effective à la source.
En matière de sécurité, les autorités norvégiennes assurent que les réservoirs géologiques choisis sont étanches, stables et surveillés en continu. Le système repose sur une triple barrière géologique, un monitoring sismique et une inspection continue des puits. La Norvège a une expérience de plus de 25 ans en matière de stockage sous-marin, notamment avec le site de Sleipner, opérationnel depuis 1996.
Une nouvelle géographie du carbone en Europe
Avec cet accord, une nouvelle géopolitique du CO₂ se dessine en Europe. La France devient l’un des premiers États à contractualiser un partenariat bilatéral de stockage carbone hors de ses frontières. Cette coopération stratégique pourrait servir de modèle pour d’autres pays européens souhaitant s’appuyer sur l’expertise norvégienne.
Pour l’instant, l’initiative reste encadrée, sectorielle et expérimentale. Mais elle marque une étape cruciale dans la mise en œuvre de solutions technologiques complémentaires à la réduction des émissions.






