Le 25 juin dernier, lors du Groupe national d’échanges sur le biogaz, le gouvernement a annoncé l’arrêt du dispositif de tarif d’achat pour la méthanisation agricole. Une décision prise sans concertation préalable avec les acteurs du secteur, qui provoque aujourd’hui une levée de boucliers. La FNSEA, l’Association des Agriculteurs Méthaniseurs de France, les Chambres d’Agriculture et La Coopération Agricole ont publié un communiqué commun le 8 juillet pour exprimer leur incompréhension et leur vive inquiétude.
Reprenons depuis le début. Le dispositif de tarif d’achat garanti, mis en place il y a plusieurs années, a permis à des centaines d’exploitations agricoles de se lancer dans la méthanisation, c’est-à-dire la production de biogaz à partir de déchets organiques, d’effluents d’élevage ou de cultures intermédiaires. Le principe était simple : l’État garantissait un prix de rachat de l’énergie produite, offrant ainsi une visibilité économique aux agriculteurs prêts à investir dans des installations coûteuses. Résultat, la France est devenue, selon les organisations agricoles, une championne européenne de la méthanisation agricole.
Des certificats de biogaz qui ne suffisent pas
Le gouvernement justifie sa décision par la mise en place prochaine de certificats de production de biogaz (CPB), un mécanisme de marché censé remplacer le tarif d’achat. Les organisations agricoles saluent d’ailleurs ce signal, qu’elles jugent positif pour la visibilité de la filière. Mais voilà le problème : ces certificats ne sont pas encore pleinement opérationnels. Le décret d’application n’est pas publié, les modalités pratiques restent floues, et l’indexation sur l’inflation des pénalités pour les fournisseurs de gaz qui ne respectent pas leurs obligations n’est pas actée.
Autrement dit, le gouvernement supprime un dispositif qui fonctionne avant d’avoir sécurisé son successeur. Pour les agriculteurs déjà engagés dans des projets de méthanisation en cogénération (production simultanée d’électricité et de chaleur), la situation est encore plus dramatique. Ils se retrouvent abandonnés en rase campagne, pour reprendre l’expression du communiqué, sans solution de repli ni compensation.
Un appel d’offres qui exclut les petits acteurs
Au-delà de la question du calendrier, c’est la philosophie même de la réforme qui pose problème. Le gouvernement entend remplacer le tarif d’achat par un système d’appels d’offres, où les projets seront sélectionnés principalement sur le critère du prix de l’énergie produite. Une logique comptable qui, selon les organisations agricoles, ignore la réalité du terrain.
Les appels d’offres favorisent mécaniquement les structures fortement capitalisées, capables d’absorber les coûts liés aux projets non retenus et de proposer des prix agressifs. Les exploitations agricoles, souvent de taille modeste, ne peuvent pas rivaliser dans ce jeu-là. Elles n’ont ni les fonds propres, ni les équipes juridiques et financières nécessaires pour multiplier les candidatures et essuyer les échecs. Le risque est donc clair : exclure de facto les agriculteurs de la filière qu’ils ont pourtant contribué à bâtir.
Mais reprenons l’argument du gouvernement. Chercher à produire de l’énergie au meilleur prix est une exigence légitime, surtout dans un contexte de tension sur les finances publiques et de compétitivité énergétique. Le problème, c’est que faire du prix le seul critère d’appréciation revient à nier ce qui a fait la force du modèle français de méthanisation. Contrairement à de grandes installations industrielles, les projets agricoles sont ancrés dans leurs territoires. Ils valorisent des déchets locaux, réduisent la dépendance aux engrais chimiques importés grâce au digestat (le résidu organique de la méthanisation), créent de l’emploi rural et renforcent la souveraineté alimentaire et énergétique.
Une filière agricole ou industrielle ?
Derrière ce débat technique sur les tarifs et les certificats se profile une question plus large : quel modèle de méthanisation veut-on pour la France ? Un modèle agricole, porté par des exploitants qui diversifient leurs revenus et valorisent leurs déchets, ou un modèle industriel, piloté par de grands groupes énergétiques en quête de rentabilité maximale ?
Les organisations agricoles plaident pour le premier. Elles rappellent que sans agriculteurs, il n’y a ni biomasse, ni retour au sol du digestat. La méthanisation agricole ne se résume pas à une production d’énergie renouvelable : elle s’inscrit dans une logique d’économie circulaire, où les déchets d’une activité deviennent la ressource d’une autre. Supprimer les dispositifs de soutien spécifiques aux agriculteurs, c’est prendre le risque de casser un écosystème fragile.
Les organisations réclament donc la suspension de la réforme et l’ouverture immédiate d’une concertation. Elles demandent également que les projets ayant déjà engagé des investissements significatifs au 25 juin puissent continuer à bénéficier du dispositif actuel. Une demande de bon sens, mais qui suppose que le gouvernement accepte de reculer, ou au moins de temporiser.
Le coût politique d’une réforme précipitée
Reste que le calendrier de cette annonce interroge. Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi de supprimer le tarif d’achat avant même que les certificats de biogaz ne soient opérationnels ? Pourquoi n’a-t-il pas consulté les acteurs de la filière avant de trancher ? Deux hypothèses : soit une volonté de réaliser des économies budgétaires rapidement, soit une sous-estimation du poids politique du monde agricole.
Dans les deux cas, le risque est réel. La FNSEA et ses partenaires représentent des centaines de milliers d’agriculteurs, et leur capacité de mobilisation n’est plus à démontrer. Si le gouvernement persiste dans cette voie sans concertation, il peut s’attendre à une nouvelle crise sociale dans les campagnes, alors même que le secteur agricole traverse déjà des difficultés économiques majeures.
La méthanisation agricole n’est pas un luxe, ni un caprice de lobby. Elle participe à la transition énergétique, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et à la résilience des exploitations face aux crises. La traiter comme une simple variable d’ajustement budgétaire serait une erreur stratégique. Encore faut-il que le gouvernement en prenne conscience avant qu’il ne soit trop tard.





