Alors que les ressources critiques s’épuisent sur terre, les regards se tournent vers les abysses. Une décision présidentielle américaine vient bouleverser les équilibres. Simple acte d’indépendance économique ou provocation politique ?
Le 24 avril 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel autorisant l’extraction de ressources minérales sur le plancher océanique, y compris dans les zones internationales. Cette initiative stratégique repose sur un double pari : sécuriser l’accès aux minerais critiques tout en contournant les mécanismes de gouvernance onusienne. Mais elle soulève des inquiétudes majeures, tant sur le plan environnemental que juridique.
Que prévoit le décret présidentiel signé par Donald Trump ?
Le texte, intitulé Unleashing America’s Offshore Critical Minerals and Resources, ordonne la mise en œuvre accélérée d’un programme national d’exploration et d’exploitation des ressources des grands fonds. Il vise notamment les nodules polymétalliques, les sulfures hydrothermaux et les croûtes cobaltifères, qui contiennent des éléments stratégiques comme le cobalt, le nickel, le cuivre, le manganèse ou les terres rares.
Le décret affirme que « les États-Unis doivent agir immédiatement pour accélérer le développement responsable des ressources minérales des fonds marins […] et garantir des chaînes d’approvisionnement sûres pour la défense, l’énergie et l’industrie », détaille la Maison Blanche. Il mobilise pour cela une dizaine d’agences fédérales, confiant au Secrétariat au Commerce la tâche de délivrer rapidement les permis d’exploration et d’exploitation, y compris dans les eaux internationales.
Des ressources abyssales, un potentiel colossal
Selon l’Autorité internationale des fonds marins (ISA), les nodules polymétalliques recouvrent des surfaces gigantesques des grands fonds marins, en particulier dans la zone Clarion-Clipperton (Pacifique central), le bassin central de l’océan Indien et au large du Pérou. Ces agrégats sphériques, de 2 à 8 centimètres en moyenne, renferment une concentration élevée de métaux critiques, notamment nickel, cobalt, cuivre et terres rares.
La densité des nodules y atteint parfois plus de 5 kg par mètre carré, ce qui représente un potentiel économique évalué à plusieurs centaines de milliards d’euros. Ces gisements reposent généralement entre 4 000 et 6 000 mètres de profondeur, dans des zones à très faible sédimentation, rendant leur accès particulièrement complexe.
À cela s’ajoutent les sulfures hydrothermaux, situés près des dorsales océaniques, riches en zinc, or, argent et fer, ainsi que les croûtes cobaltifères, qui recouvrent les reliefs sous-marins et contiennent du titane et du platine.
Le droit international en ligne de mire
Les États-Unis n’ayant jamais ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), ils ne reconnaissent pas formellement l’autorité de l’ISA. Pourtant, cette institution, basée à Kingston (Jamaïque), est chargée de réguler les activités minières dans les zones au-delà des juridictions nationales, dites “zones internationales”.
Le décret Trump fait explicitement référence au Deep Seabed Hard Mineral Resources Act (loi américaine de 1980), qu’il entend activer pour délivrer des licences à des entreprises américaines opérant en haute mer, sans passer par les canaux multilatéraux. Cette démarche contourne le système de gouvernance mondiale, basé sur le partage équitable des ressources et la protection du patrimoine commun de l’humanité.
Comme le souligne Duncan Currie, juriste expert en droit maritime dans Newsweek : « Prendre un bulldozer contre la Convention sur le droit de la mer serait perçu avec une immense inquiétude par tout pays qui dépend de l’océan ».
Des risques environnementaux considérables
L’exploitation minière des grands fonds n’est pas sans conséquences. Elle implique l’utilisation de collecteurs géants qui aspirent le substrat marin, générant des panaches de sédiments capables d’étouffer les espèces vivant sur plusieurs kilomètres. Jeff Watters, de l’ONG Ocean Conservancy, alerte : « Les zones testées par l’armée américaine il y a 50 ans ne se sont toujours pas remises. »
Les nodules se développent très lentement — quelques millimètres par million d’années — et abritent des micro-écosystèmes encore largement inconnus. Leur extraction pourrait conduire à la disparition d’espèces non répertoriées, ainsi qu’à des perturbations des cycles biogéochimiques océaniques.
Une stratégie économique à double tranchant
Aux yeux de Donald Trump, les abysses représentent une réponse aux tensions d’approvisionnement en minerais critiques, aggravées par la guerre commerciale avec la Chine. Le décret évoque une réindustrialisation stratégique, avec à la clé des chaînes de valeur intégrées allant de l’extraction à la transformation sur sol américain.
Des entreprises comme The Metals Company ou UK Seabed Resources Ltd. bénéficient déjà de permis expérimentaux dans la zone Clarion-Clipperton, une région particulièrement convoitée. Leurs actions ont bondi à l’annonce du décret.
Mais les analystes financiers restent prudents : l’investissement initial est colossal, les technologies peu matures, et la rentabilité encore théorique. De plus, l’absence de cadre ESG clair (environnement, social, gouvernance) freine l’appétit des grandes banques.
Une rupture dans la gouvernance des océans
En tentant d’imposer un modèle unilatéral d’exploitation des fonds marins, les États-Unis fragilisent le système multilatéral bâti depuis 40 ans autour de l’ONU. Si d’autres États suivaient cette voie, le risque d’une course à l’exploitation non régulée deviendrait réel.
Certains pays, comme la Chine ou la Russie, pourraient décider d’utiliser leurs propres législations pour délivrer des permis en haute mer, contournant eux aussi l’ISA. Ce scénario ouvrirait une ère de conflits juridiques et diplomatiques, à l’image de ce qui s’est produit pour l’Antarctique dans les années 1950.






