Trois chocs énergétiques majeurs convergent entre 2025 et 2027, créant une situation sans précédent depuis les années 1980. Claudio Descalzi, PDG d’Eni, a détaillé devant la Commission Attività produttive italienne les mécanismes exacts de cette crise : le blocage du Détroit d’Hormuz qui paralyse 8 à 9 millions de barils, l’arrêt programmé du gaz russe qui supprime 36 milliards de m³ annuels, et l’effondrement des capacités de raffinage européennes. « Ce que nous sommes en train de vivre, nous ne l’avons pas vu depuis les années 80. En cinq ans, on a eu le Covid, la Russie et le Moyen-Orient », a déclaré le dirigeant lors de son audition, selon le Corriere della Sera.
Les trois chocs énergétiques convergents identifiés par Descalzi
Blocage du Détroit d’Hormuz : 8 à 9 millions de barils bloqués
Depuis le 11 juillet 2026, aucun navire ne peut transiter par le Détroit d’Hormuz. Le blocage affecte entre 8 et 9 millions de barils quotidiens, dont 5 millions de produits pétroliers raffinés et de gaz naturel liquéfié (GNL). Le détroit, qui représente l’un des passages maritimes les plus stratégiques au monde, voit son trafic totalement paralysé par les tensions militaires dans le Golfe Persique. L’impact dépasse le simple pétrole brut : gasoil, kérosène pour l’aviation (jet fuel) et GNL destinés à l’Europe et à l’Asie restent bloqués. Descalzi a souligné que la situation bouleverse la carte énergétique mondiale, forçant les importateurs à chercher des routes alternatives coûteuses et incertaines.
Arrêt du gaz russe en janvier 2027 : 36 milliards de m³ à compenser
Le 1er janvier 2027 marquera l’arrêt complet des livraisons de gaz russe vers l’Europe. Ce tarissement programmé représente 36 milliards de mètres cubes annuels à compenser, un volume considérable qui devra être remplacé par des importations de GNL en provenance des États-Unis ou d’Asie de l’Est. « Dès janvier nous aurons un problème d’approvisionnement », a prévenu Descalzi lors de son audition, rapporte l’agence ANSA. L’Europe devra affronter simultanément la fin du gaz russe et les conséquences du blocage d’Hormuz, qui limite précisément l’accès aux cargaisons de GNL du Golfe Persique. Le calendrier amplifie la vulnérabilité du continent à quelques mois de l’hiver 2026-2027.
Effondrement des capacités de raffinage européennes
L’Europe a massivement démantelé ses infrastructures de raffinage au cours des deux dernières décennies, créant une dépendance accrue aux importations de produits raffinés (gasoil, kérosène). Le PDG d’Eni a pointé cette fragilité structurelle : les raffineries européennes ne peuvent plus absorber les chocs d’approvisionnement, et le continent dépend désormais des produits raffinés du Golfe Persique, précisément ceux bloqués par la crise d’Hormuz. Descalzi a également critiqué la politique énergétique européenne envers l’industrie chimique, soulignant qu’Eni et sa filiale Versalis ont transformé leurs raffineries en bioraffineries sans licenciements, tandis que d’autres acteurs européens fermaient purement et simplement leurs installations.
État des stocks de gaz : disparités critiques entre États membres
L’Italie à 71-72% : une position relativement confortable
L’Italie affiche un taux de remplissage de ses stocks de gaz de 71 à 72%, un niveau comparable à celui de l’année précédente. Le pays vise un objectif de 90% en janvier 2027, juste avant l’arrêt définitif du gaz russe. Les prix des énergies fossiles demeurent sous pression, mais la position italienne reste relativement solide grâce à une diversification accrue des sources d’approvisionnement (Algérie, Azerbaïdjan, GNL). Descalzi a souligné que l’Italie bénéficie d’une infrastructure gazière développée et d’accords bilatéraux stratégiques, compensant partiellement la chute de la production nationale, passée de 20 milliards de m³ annuels dans les années 1980 à seulement 3 milliards aujourd’hui.
Plusieurs pays européens sous les 50% : situation précaire
Plusieurs États membres affichent des taux de remplissage compris entre 40 et 46%, bien en deçà du niveau italien. « Il y a des pays qui sont bien en-dessous », a averti Descalzi, selon La Repubblica. Ces disparités créent un risque d’approvisionnement inégal au sein de l’Union européenne. Les pays les plus vulnérables devront soit accélérer leurs importations de GNL à des prix élevés, soit rationner leur consommation durant l’hiver. L’absence de mécanisme européen de solidarité énergétique contraignant aggrave les déséquilibres : chaque État gère ses stocks de manière autonome, sans coordination centralisée face à la triple crise annoncée.
Les réserves stratégiques de l’OCDE comme pansement temporaire
400 millions de barils utilisés pour contenir les prix entre 90 et 100 $/baril
Les pays de l’OCDE ont puisé environ 400 millions de barils dans leurs réserves stratégiques de pétrole pour maintenir artificiellement les prix entre 90 et 100 dollars le baril. Ce mécanisme d’urgence, activé lors de la pandémie de Covid-19 puis renforcé après le déclenchement de la guerre en Ukraine, arrive à épuisement. Descalzi a expliqué que ces réserves ont permis d’amortir les chocs successifs, mais qu’elles ne constituent pas une solution durable. Le blocage d’Hormuz risque de faire exploser les prix si les stocks stratégiques ne sont pas reconstitués rapidement. Selon SoldiOnline, la combinaison de la fin du gaz russe et du blocage d’Hormuz pourrait pousser les prix du pétrole bien au-delà de 120 dollars le baril si la situation perdure.
Chronologie : comment l’Europe s’est rendue vulnérable
Production nationale de gaz en Italie : de 20 à 3 milliards de m³
L’Italie produisait 20 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an dans les années 1980. Aujourd’hui, la production nationale plafonne à 3 milliards de m³, soit une chute de 85%. Le pays a fermé ses centrales nucléaires en 1987, optant pour une stratégie énergétique fondée sur le gaz naturel importé. Descalzi a regretté que l’Italie dispose de 50 GW de projets d’énergies renouvelables en attente d’approbation administrative, bloquant la transition énergétique. Les contraintes pesant sur le nucléaire français illustrent également les difficultés structurelles du mix énergétique européen.
Démantèlement des raffineries : une stratégie à revoir
Le démantèlement massif des capacités de raffinage européennes a rendu le continent dépendant des importations de produits raffinés. L’Europe ne peut plus transformer le pétrole brut en gasoil ou kérosène en volumes suffisants, obligeant les importations depuis le Golfe Persique. Le blocage d’Hormuz révèle brutalement cette vulnérabilité. Descalzi a critiqué l’absence de vision stratégique de la Commission européenne, qui a imposé des normes climatiques strictes sans garantir des alternatives industrielles viables. La transformation des raffineries d’Eni en bioraffineries montre une voie possible, mais insuffisante à l’échelle continentale.





