Vingt véhicules Toyota et BMW circulent depuis juillet 2024 en Espagne avec un carburant que l’on peut qualifier de révolutionnaire sur le plan technique : l’essence 100% renouvelable Nexa 95 de Repsol. Derrière ce projet pilote de six mois se cache un défi énergétique majeur : créer une chaîne complète de production, certification et distribution capable de fonctionner sans modifier un seul moteur ni une seule pompe existante. L’initiative réunit quatre acteurs industriels autour d’une ambition technique précise : démontrer la viabilité opérationnelle d’un carburant renouvelable intégré à l’infrastructure conventionnelle.
Qu’est-ce que l’essence Nexa 95 techniquement ?
Matières premières conformes RED : déchets et biomasse
Le Nexa 95 repose sur des matières premières strictement encadrées par la directive européenne RED (Renewable Energy Directive). Repsol utilise des déchets organiques et de la biomasse non alimentaire pour synthétiser ce carburant. Contrairement aux biocarburants de première génération accusés de concurrencer les cultures vivrières, le Nexa 95 exploite des résidus agricoles, forestiers et des huiles usagées. L’enjeu consiste à garantir une traçabilité complète depuis la collecte des matières premières jusqu’au raffinage final. La directive RED impose des critères stricts de réduction des émissions de gaz à effet de serre sur l’ensemble du cycle de vie, avec un minimum de 65% de réduction par rapport aux carburants fossiles. Repsol annonce atteindre 70% de réduction CO2 pour le Nexa 95, un chiffre qui inclut la production, le transport et la combustion.
Procédé de synthèse : 20 ans de R&D Repsol-Honeywell
Le développement du Nexa 95 a nécessité environ vingt années de recherche conjointe entre Repsol et Honeywell. Le procédé repose sur l’hydrotraitement de matières organiques, une technologie de conversion thermochimique qui transforme les lipides et résidus en hydrocarbures compatibles avec les normes essence actuelles. Ce travail de longue haleine a permis d’obtenir un carburant dont les propriétés physico-chimiques (indice d’octane, densité énergétique, volatilité) correspondent exactement aux spécifications de l’essence conventionnelle. La difficulté technique majeure résidait dans la stabilité moléculaire et la reproductibilité industrielle du processus, deux conditions indispensables pour garantir la fiabilité du carburant dans tous les types de moteurs.
Compatibilité moteurs : aucune modification requise
L’un des atouts techniques du Nexa 95 tient à sa compatibilité totale avec les moteurs à essence existants. Aucune modification mécanique, électronique ou logicielle n’est nécessaire. Les véhicules Toyota et BMW du projet pilote fonctionnent avec leurs motorisations d’origine, sans recalibrage des systèmes d’injection ou de gestion moteur. Cette interopérabilité directe distingue radicalement le Nexa 95 des autres alternatives comme l’E85 (superéthanol), qui nécessite soit un moteur flex-fuel, soit un boîtier de conversion. La composition chimique du Nexa 95 respecte la norme européenne EN228 applicable à toutes les essences sans plomb, garantissant ainsi son utilisation immédiate dans les 270 millions de véhicules essence circulant actuellement en Europe.
Le Digital Fuel Twin de Bosch : révolution de la traçabilité énergétique
Comment fonctionne la certification numérique du carburant renouvelable ?
Bosch apporte au projet une innovation déterminante : le système Digital Fuel Twin. Cette plateforme numérique crée un jumeau digital de chaque lot de carburant produit, enregistrant l’ensemble des données relatives à son origine, sa composition, son empreinte carbone et son parcours logistique. Le Dr Marko Babic, directeur du département produits chez Bosch, explique que « grâce au système Digital FuelTwin, Bosch apporte une totale transparence numérique sur l’ensemble de la chaîne de valeur des carburants renouvelables, dont la vérification et la traçabilité s’effectuent en toute fiabilité, de leur arrivée sur le marché jusqu’à leur utilisation par le client final ». Le système repose sur une architecture blockchain garantissant l’immutabilité des données et la certification automatisée des volumes produits.
Traçabilité de bout en bout : du producteur au consommateur
Le Digital Fuel Twin suit le carburant depuis la raffinerie Repsol jusqu’au réservoir des véhicules. Chaque étape (production, stockage, transport, distribution en station) génère des métadonnées horodatées et géolocalisées. Le système enregistre les volumes, les températures, les dates de transfert et les analyses qualité. Lorsqu’un conducteur fait le plein dans l’une des 30 stations-service espagnoles proposant le Nexa 95, la transaction est enregistrée numériquement avec l’identifiant du véhicule. Cette granularité permet de calculer précisément les émissions évitées pour chaque litre consommé et d’éditer des certificats de décarbonation vérifiables par les autorités réglementaires ou les entreprises souhaitant comptabiliser leur bilan carbone.
Enjeux de fiabilité et de standardisation pour les régulateurs
La crédibilité des carburants renouvelables dépend directement de la robustesse des systèmes de certification. Les régulateurs européens exigent des preuves tangibles que les volumes déclarés comme renouvelables le sont effectivement, sans double comptage ni fraude documentaire. Le Digital Fuel Twin répond à cette exigence en créant un registre infalsifiable accessible aux autorités de contrôle. Bosch ambitionne de transformer ce système pilote en standard industriel applicable à l’ensemble des biocarburants et carburants de synthèse. La standardisation technique reste toutefois un défi : interopérabilité entre systèmes concurrents, protocoles d’audit harmonisés, reconnaissance juridique des certificats numériques par les 27 États membres de l’Union européenne.
Production et distribution : l’infrastructure réelle en Espagne
30 stations-service : réseau de distribution actuel et limitations
Repsol dispose actuellement d’environ 30 stations-service en Espagne distribuant le Nexa 95 et le Nexa 100 (version diesel renouvelable). Ce réseau reste marginal comparé aux 11 000 stations-service que compte le pays. La distribution du carburant renouvelable s’effectue via les mêmes cuves et pompes que l’essence conventionnelle, sans nécessiter d’équipements spécifiques. Repsol est actuellement le seul fournisseur d’essence 100% renouvelable dans les stations publiques espagnoles. L’extension du réseau bute sur deux contraintes : la capacité de production limitée de Repsol et le modèle économique encore fragile face aux prix de l’essence fossile.
Capacité de production de Repsol : goulots d’étranglement techniques
La production de Nexa 95 reste aujourd’hui limitée par la disponibilité des matières premières conformes RED et par les capacités industrielles de conversion. Les unités d’hydrotraitement de Repsol peuvent traiter plusieurs centaines de milliers de tonnes de matières premières annuellement, mais ces volumes demeurent dérisoires face aux 120 millions de tonnes d’essence consommées chaque année en Europe. Le principal goulot d’étranglement technique concerne l’approvisionnement en déchets et huiles usagées : la collecte, le tri, le prétraitement et le transport de ces matières nécessitent une logistique complexe et coûteuse. Contrairement aux énergies fossiles extraites de gisements concentrés, les matières premières renouvelables sont dispersées géographiquement, ce qui complique leur massification industrielle.
Intégration dans le réseau énergétique européen : faisabilité technique
Compatibilité avec l’infrastructure de ravitaillement existante
L’avantage compétitif majeur du Nexa 95 réside dans son intégration transparente à l’infrastructure existante. Les 120 000 stations-service européennes peuvent théoriquement distribuer ce carburant sans investissement additionnel. Les cuves, tuyauteries, pompes et systèmes de paiement fonctionnent identiquement avec le Nexa 95 et l’essence fossile. Cette compatibilité élimine les barrières techniques qui freinent le déploiement d’autres solutions comme l’hydrogène (nécessitant des stations dédiées à 1 million d’euros pièce) ou l’électrique (requérant des bornes de recharge et un renforcement du réseau électrique). La transition vers des énergies décarbonées pourrait ainsi s’opérer progressivement par substitution progressive de l’essence fossile par le Nexa 95, sans rupture infrastructurelle.
Scalabilité : de 20 véhicules à des millions
Passer de 20 véhicules pilotes à une flotte de plusieurs millions soulève des questions techniques majeures. La production de Nexa 95 devrait être multipliée par un facteur 100 000 pour couvrir ne serait-ce que 10% du marché européen. Un tel déploiement exigerait la mobilisation de dizaines de millions de tonnes de déchets organiques annuellement, la construction de nouvelles unités d’hydrotraitement et la structuration de filières de collecte à l’échelle continentale. Stefan Heller, directeur du développement du programme VEEF chez BMW, souligne que « l’ouverture technologique est l’un des principaux piliers de la stratégie du Groupe BMW », suggérant que les carburants renouvelables constituent une option complémentaire plutôt qu’une solution unique. Les défis de la transition énergétique imposent une diversification des solutions techniques, et le projet pilote vise précisément à évaluer la contribution réaliste des carburants renouvelables dans ce mix.
Le projet Nexa 95 illustre la complexité technique de la décarbonation des transports. Entre promesses technologiques et contraintes de production, l’essence renouvelable doit encore prouver sa capacité à passer à l’échelle industrielle. Les six mois de tests fourniront des données opérationnelles précieuses sur la fiabilité du système Digital Fuel Twin et sur les performances réelles du carburant en conditions d’usage intensif. Reste à savoir si l’Europe acceptera d’intégrer cette voie technologique dans sa feuille de route énergétique ou si elle maintiendra son cap exclusif vers l’électrification.





