Great Sea Interconnector : entre promesses énergétiques et tensions géopolitiques

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Arraché à 4.000 mètres sous l’eau : les images folles du premier câble transatlantique
Great Sea Interconnector : entre promesses énergétiques et tensions géopolitiques © L'EnerGeek

La première phase du projet Great Sea Interconnector (GSI) doit relier les réseaux électriques de la Grèce et de Chypre, avec une ligne sous-marine longue de 898 km. Un projet ambitieux pour désenclaver énergétiquement Chypre, l’État le plus à l’est de l’Union européenne et qui reste dépendant de ses importations de fioul. Mais les défis sont nombreux, à commencer par la Turquie qui met ses conditions et par le bouclage financier du projet, confié début août à l’entreprise française Meridiam.

Tout le monde semble d’accord sur un point : le projet Great Sea Interconnector (GSI) est stratégique pour l’Europe parce qu’il est à la fois énergétique, économique, environnemental et géopolitique. D’abord pour Chypre qui dépend des liaisons maritimes pour ses importations énergétiques : avec une première liaison Grèce-Chypre via la Crète d’une capacité de 1000MW – extensible à 2000MW – Nicosie pousse dans les coulisses de l’Union européenne pour que ce chantier soit mené à bien. Ensuite pour le reste des pays européens dont l’interconnexion des systèmes électriques autour de la Méditerranée est un dossier prioritaire pour Bruxelles.

Un développement compliqué

L’histoire vaut un petit coup d’œil dans le rétroviseur : c’est en janvier 2012 que le projet apparaît, avec le lancement d’EuroAsia Interconnector à Nicosie. L’objectif est alors de relier la Grèce à Chypre, puis Chypre à Israël, soit une liaison totale de 1200km à quelque 3000m de profondeur. Cette ligne sous-marine doit permettre à du courant continu haute tension (CCHT) de relier ces trois pays de la Méditerranée orientale. Dès 2013, l’Union européenne s’implique dans le projet en lui octroyant le statut de Projet d’intérêt commun (PCI), devenant ainsi une infrastructure considérée comme stratégique pour l’UE avec un financement européen de 657 millions d’euros sur un total de 1,9 milliard d’euros. Après plus de 10 ans d’un développement compliqué pendant lesquels le projet a failli être abandonné, la « première pierre » est officiellement posée le 14 octobre 2022 à Nicosie, la capitale chypriote. Un an plus tard, après que l’opérateur grec du réseau de transport IPTO (ADMIE) a repris les commandes du projet et a signé un contrat record avec le français Nexans – pour fabriquer et installer le câble CCHT de 525kV –, EuroAsia Interconnector change de nom et est rebaptisé Great Sea Interconnector (GSI).

L’année 2024 marque un double tournant dans le développement du GSI : d’abord, la Grèce et Chypre entament les relevés du fond marin destinés à déterminer le tracé optimal entre les deux pays, et signent un cadre d’engagement mutuel concernant la réalisation du projet. Mais voilà, ce dernier n’est pas vu d’un bon œil par un troisième acteur : la Turquie. La préparation technique du GSI prend alors une tournure géopolitique, Ankara s’opposant au tracé sous-marin choisi et réclamant d’être consulté au sujet des infrastructures sous-marines internationales en Méditerranée orientale. Et c’est sans compter sur la 2e partie du projet qui devra relier Chypre à Israël, peu au goût du président Erdogan. Quelques mois plus tard et malgré les menaces turques, le ministre grec des Affaires étrangères, George Gerapetritis, persiste et indique que son pays poursuivra dans sa voie.

Le financement en question

Qu’en est-il aujourd’hui ? La question nº1 reste celle du financement, les coûts de construction et des matières premières ayant fortement augmenté en dix ans. Le 12 mai dernier, Michael Damianos, le ministre chypriote de l’Énergie, du Commerce et de l’Industrie, a organisé une conférence de presse pour signifier que le budget initial ne sera pas suffisant, et a appellé les partenaires de l’Union européenne à faire un effort : « Si le projet doit coûter plus cher, il existe alors deux ou trois manières différentes de contourner ce problème. » L’enveloppe budgétaire doit alors faire l’objet d’un nouvel examen de la part de la Banque européenne d’investissement (BEI).

En réalité, en coulisses, les autorités politiques européennes et les financiers privés s’activent depuis plus de deux ans pour sortir le GSI de l’ornière financière. Et c’est là que l’on retrouve un acteur français, spécialisé dans les projets d’infrastructures énergétiques et de développement durable : la société à mission Meridiam. Officiellement entré au capital du GSI – à hauteur de 66% – le 5 août dernier, le groupe tricolore travaille sur ce dossier depuis 2024. En juin de cette année-là, Meridiam a en effet signé un mémorandum de coopération avec IPTO, soutenu par l’État français. Une étape supplémentaire est franchie lors du sommet intergouvernemental Grèce-Chypre, le 12 novembre 2025, alors que ces deux pays méditerranéens sont à la recherche d’investisseurs, annonçant alors la future entrée au capital de Meridiam dans GSI. La visite officielle d’Emmanuel Macron en avril dernier à Athènes a certainement accéléré le calendrier.

Si le groupe grec IPTO conserve son rôle de gestionnaire de réseau et d’expert technique, la prise en main financière par Meridiam est un signe positif pour le développement du projet GSI selon Charles Ellinas, le PDG d’EC Cyprus Natural Hydrocarbons Company Ltd : « Cela ouvre la voie à la mise en œuvre du GSI et rend la réalisation du projet nettement plus probable. Le GSI a désormais sa propre dynamique grâce à la présence d’un investisseur indépendant, ce qui crée des opportunités pour d’autres investisseurs de participer. »

Si Meridiam n’est pas particulièrement connu du grand public, ce fonds 100% français s’est déjà illustré en Europe, en Afrique et sur le continent américain en assurant le financement et la gestion opérationnelle de grands projets structurants, à la fois dans l’énergie bas carbone, dans la mobilité durable ou dans les infrastructures publiques. Meridiam a déjà investi 100 milliards d’euros et travaillé sur plus de 130 projets en développement depuis sa création en 2005. Dans le secteur énergétique, le groupe français a notamment à son actif de grandes réussites comme le barrage hydroélectrique Kinguélé Aval au Gabon, le parc éolien Suez Wind de 1,1 GW en Égypte ou la centrale biomasse de Biokala en Côte d’Ivoire. À noter que Meridiam travaille également sur un projet similaire au GSI qui doit être mis en service en 2028 : le NeuConnect, une interconnexion électrique sous-marine de 725km entre le Royaume-Uni et l’Allemagne, ayant mobilisé 2,8 milliards d’euros d’investissement.

Une vision à long terme

Que doit-il se passer désormais ? D’abord, Meridiam a promis d’accélérer le projet pour rattraper une partie du retard déploré par Bruxelles au printemps dernier, les études des fonds marins devant reprendre afin d’être complétées d’ici fin 2027-début 2028. Si aucun calendrier officiel n’a encore été annoncé, les analystes tablent sur une entrée en fonction du Great Sea Interconnector (GSI) entre 2029 et 2030. Mais au-delà des questions de dates, l’intérêt du GSI est évidemment à long terme, à la fois pour la Grèce et pour Chypre : une fois construite, cette infrastructure aura une durée de vie de plusieurs décennies et constituera un actif d’une grande valeur stratégique. Et l’Union européenne compte bien capitaliser dessus.

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