Un chantier naval danois entretient la flotte qui rapporte 1,9 Md€ à Moscou

Le pétrolier méthanier Boris Davydov s’apprête à entrer au chantier naval danois Fayard pour maintenance.

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Un chantier naval danois entretient la flotte qui rapporte 1,9 Md€ à Moscou © L'EnerGeek

Un navire méthanier arrive dans les eaux danoises. Rien de très spectaculaire en apparence. Sauf que ce bâtiment, le Boris Davydov, transporte exclusivement du gaz naturel liquéfié russe depuis le projet Yamal, en Arctique. Et qu’il s’apprête à entrer au chantier naval Fayard pour y subir une maintenance complète. C’est le troisième méthanier de classe Arc7 à bénéficier des services de ce chantier danois cet été, après le Rudolf Samoylovich fin juin et le Georgiy Brusilov fin juillet.

L’affaire pourrait passer inaperçue si l’ONG allemande Urgewald n’avait publié une analyse détaillée des mouvements du Boris Davydov. Depuis sa dernière révision à Fayard, achevée en septembre 2023, le navire a transporté 3,65 millions de tonnes de GNL russe réparties en 50 cargaisons. Toutes chargées au terminal de Yamal. En appliquant les prix de référence mensuels du TTF néerlandais, l’ONG évalue la valeur brute de ces cargaisons à 1,91 milliard d’euros. Dernier trajet en date : 73 410 tonnes chargées à Yamal le 16 août, livrées à Dunkerque le 22 août.

Une flotte spécialisée pour contourner la glace arctique

Les méthaniers de classe Arc7 ne sont pas des navires ordinaires. Ils sont conçus pour naviguer dans les glaces épaisses de l’Arctique et permettent l’exportation toute l’année depuis le projet Yamal LNG, l’un des fleurons énergétiques du Kremlin. Sans ces bâtiments renforcés, le gaz russe ne pourrait pas sortir de cette région gelée plusieurs mois par an. La flotte Arc7 est donc un maillon indispensable de la chaîne d’approvisionnement gazière russe.

Or Fayard est aujourd’hui le dernier chantier naval de l’Union européenne connu pour entretenir ces navires. Le chantier français Damen Shiprepair Brest a cessé de les accueillir. Fayard, lui, continue. Le chantier danois appartient à la famille Andersen et se défend en affirmant que ses activités restent légales au regard des règles européennes actuelles. Les navires, rappelle-t-il, ne sont pas la propriété de la Russie mais de compagnies maritimes internationales, comme le groupe grec Dynagas pour le Boris Davydov.

Légalité formelle contre efficacité des sanctions

Voilà le nœud du problème. Fayard a raison sur le plan strictement juridique. Mais les ONG et plusieurs responsables politiques soulignent que la légalité ne peut être le seul critère. Entretenir ces navires aujourd’hui, c’est leur garantir plusieurs années de service supplémentaires, y compris après l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2027, de l’interdiction européenne de fournir des services de maintenance aux méthaniers transportant du GNL russe. Autrement dit, en révisant ces bâtiments à l’été 2026, Fayard leur offre une longévité qui leur permettra de contourner, dans les faits, l’esprit de la sanction.

Sebastian Rötters, responsable des campagnes sanctions chez Urgewald, résume : « Depuis sa dernière maintenance à Fayard, qui a eu lieu plus d’un an après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le Boris Davydov a transporté 50 cargaisons de GNL russe d’une valeur estimée à 1,9 milliard d’euros. L’entretenir à nouveau pourrait contribuer à maintenir ce commerce pendant des années, y compris après l’entrée en vigueur des nouvelles restrictions de l’UE, aidant ainsi la Russie à contourner l’impact prévu des sanctions européennes. »

Un pavillon danois embarrassant à Hambourg

Le calendrier ajoute à l’embarras. Quelques jours après l’arrivée du Boris Davydov, Fayard doit représenter le Danemark au salon maritime SMM de Hambourg, du 1er au 4 septembre. Le chantier exposera au stand B1.EG.217, sous le Pavillon du Danemark, cofinancé par le ministère des Affaires étrangères danois via le Conseil du commerce. L’annonce de Fayard affiche d’ailleurs le blason du ministère.

Alexander Kirk, autre responsable de campagne chez Urgewald, ne mâche pas ses mots : « Le gouvernement danois ne peut pas condamner les actions de Fayard un jour et le promouvoir sous le drapeau danois le lendemain. Le ministère des Affaires étrangères devrait revoir la place de Fayard dans le pavillon si le chantier ne cesse pas d’entretenir la flotte Arc7. »

La Première ministre danoise Mette Frederiksen avait pourtant déclaré que Fayard devait cesser tout travail susceptible de contribuer à la guerre russe. En juillet, 105 parlementaires de 17 pays ont signé une lettre ouverte demandant au chantier de refuser toute nouvelle maintenance sur la flotte Arc7. Vladyslav Vlasiuk, responsable des sanctions en Ukraine, a également critiqué le rôle de Fayard dans le maintien des exportations arctiques de GNL russe, selon le Kyiv Independent.

Quand l’intérêt commercial d’une famille contredit la stratégie d’un pays

Nezir Sinani, directeur exécutif de la coalition B4Ukraine, va plus loin : « La gravité de la situation ne doit pas être sous-estimée. Aujourd’hui, le chantier naval danois Fayard entretient des navires qui génèrent des milliards pour Moscou. Demain, ces milliards pourraient financer une attaque armée ou hybride contre le Danemark lui-même. C’est un scandale qu’une famille danoise, la famille Andersen, propriétaire de Fayard, ne partage apparemment pas les valeurs démocratiques du reste de la société danoise, tandis que ses intérêts commerciaux risquent de saper les intérêts stratégiques de sécurité du peuple danois et de l’Europe dans son ensemble. »

Le paradoxe est saisissant. Un État membre de l’Union européenne, fermement engagé aux côtés de l’Ukraine, abrite un chantier privé qui entretient la flotte permettant à Moscou d’exporter pour près de 2 milliards d’euros de gaz par navire entre deux révisions. Et ce même chantier est invité à représenter son pays lors d’un salon international, avec le soutien financier indirect de l’État.

Reste que Fayard n’enfreint aucune loi. Mais en matière de sanctions, l’efficacité ne se mesure pas seulement à l’aune de la conformité juridique. Elle se mesure aussi à la capacité collective à rendre la vie difficile à ceux qui financent une guerre. En l’espèce, le chantier danois facilite, volontairement ou non, le maintien d’un flux de revenus substantiel pour le Kremlin. Et cela, aucune subtilité juridique ne peut le masquer.

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