Forêts : pourquoi le narratif « laisser faire la nature » est-il dangereux ?

En France, des militants défendent la réduction, voire la suppression, de
l’intervention humaine dans les forêts. Cette approche comporte des risques majeurs
pour la pérennité des forêts. Prévenir les incendies, contenir les maladies et les
ravageurs, adapter les essences au changement climatique : la gestion forestière
répond à des impératifs concrets, cruciaux pour la stabilité des écosystèmes.
Explications.

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Foret Pourquoi Nature Dangereux
Forêts : pourquoi le narratif « laisser faire la nature » est-il dangereux ? © L'EnerGeek

Un idéal romantique

Ce narratif non-interventionniste puise ses racines dans le romantisme et le
transcendantalisme du XIX e siècle. Face aux immensités de la wilderness nord-américaine,
perçue comme intacte, des penseurs comme Thoreau ou Muir défendent l’idée d’une nature
plus épanouie sans l’humain. Aux États-Unis et au Canada, cette philosophie inspire d’abord
la création de parcs nationaux où l’intervention humaine est réduite, voire proscrite : elle
restera durablement influente, même si la gestion des parcs s’éloignera progressivement
d’un non-interventionnisme strict ayant révélé ses limites. ₁

L’expérience américaine a en effet montré qu’en voulant préserver ces espaces de toute intervention humaine (ni coupes, ni éclaircies), on laissait s’accumuler au sol une quantité
colossale de végétation et de bois mort. Cette biomasse combustible a favorisé des
incendies d’une sévérité inédite², lesquels détruisaient des écosystèmes entiers et
affaiblissaient la capacité des forêts à stocker durablement du carbone ₃ . Pour restaurer la résilience des massifs, les gestionnaires de ces espaces recourent désormais à des interventions actives – brûlages dirigés, réduction des combustibles, éclaircies ₄.

Aucune forêt « vierge » en France

Cette idée du non-interventionnisme s’applique en effet mal aux forêts tempérées ou
fortement anthropisées. La forêt française en est un exemple : gérée ou aménagée depuis
des siècles, la majorité des arbres aujourd’hui centenaires ont été plantés par l’humain.
Depuis le XIX e siècle, une gestion volontariste –Code forestier et politiques de reboisement–
a permis d’accroître nettement la surface forestière (plus de deux fois plus importante
aujourd’hui) et le stock de bois sur pied.

Ces forêts ne sont ni « vierges » ni revenues spontanément à un hypothétique équilibre
naturel. Les abandonner aujourd’hui ne reviendrait pas à restaurer un « état naturel », mais
à démanteler un système façonné par des siècles d’intervention humaine.

Choc climatique et dépérissement

Surtout, le changement climatique progresse à un rythme incompatible avec une adaptation « naturelle » des écosystèmes forestiers français. L’évolution génétique et la migration des arbres s’opèrent sur des siècles. Or, la France métropolitaine s’est déjà réchauffée d’environ 1,9°C depuis l’ère préindustrielle, avec des effets déjà tangibles sur les forêts.

De nombreuses essences, adaptées au climat d’hier, ne correspondent plus aux conditions
actuelles, et encore moins à celles de demain. Les sécheresses fragilisent les peuplements
inadaptés, parfois jusqu’à la dévitalisation, et accroissent le risque d’incendie. La hausse
des températures favorise la prolifération de maladies et de ravageurs thermophiles. Depuis
une dizaine d’années, dépérissement et mortalité s’accélèrent.

Gestion de crise et prévention du risque

Dans ce contexte, une gestion active est indispensable. Pour circonscrire une invasion de
ravageurs ou une épidémie, les forestiers doivent traiter les arbres atteints et pratiquer des
coupes sanitaires. Des mesures prises en amont, comme la surveillance des peuplements
ou le choix d’essences adaptées, visent à prévenir ces crises sanitaires.

Les forestiers sont également en première ligne face au risque d’incendies. Les actions à
mener sont variées : débroussaillement, réduction des combustibles fins, création de «
discontinuités de sol » et de bandes pare-feu, coupes d’éclaircie, brûlage dirigé. Ces
stratégies, qui évoluent avec les écosystèmes, exigent un entretien constant.

Adapter les essences au climat de demain

Mais, face au changement climatique, l’enjeu central reste l’adaptation des peuplements.
Les forestiers disposent d’outils pour évaluer si les essences d’une parcelle résisteront aux
nouvelles conditions … et à celles de la fin du siècle. En modélisant l’évolution climatique, ils
identifient les peuplements ou combinaisons de peuplements les plus résilients.

Les plantations d’essences plus résistantes au nouveau climat succèdent à des coupes,
planifiées ou rendues nécessaires par la mortalité ou les crises sanitaires. Ces interventions
s’avèrent souvent décisives pour préserver l’écosystème. Au quotidien, les forestiers intègrent également les acquis de la recherche sur la naturalité, notamment le rôle du bois mort et les interactions entre espèces.


Le bois, indispensable à l’atteinte de la neutralité carbone


La gestion forestière répond par ailleurs à un besoin de bois, ressource stratégique pour la
décarbonation de notre société et pour la transition énergétique. En tant que matériau, le
bois se substitue à des produits fortement émetteurs de CO₂. La stratégie nationale bas
carbone lui accorde un rôle important dans la décarbonation de l’économie française.
Abandonner toute gestion reviendrait à renoncer à un matériau renouvelable qui stocke du
carbone, et à accroître le recours à des matériaux souvent plus énergivores ou issus de
ressources fossiles.

Espace déjà anthropisé, climat évoluant trop vite pour une adaptation spontanée, coût de
l’inaction supérieur à celui de l’intervention : la forêt française ne correspond pas au mythe
d’une nature autosuffisante. Cette rhétorique non-interventionniste contribue également à
discréditer les professionnels de la forêt, pourtant engagés dans la lutte contre le
dépérissement et pour la résilience des massifs. Adapter la gestion forestière aux réalités
climatiques suppose de dépasser cette lecture romantique et de reconnaître le rôle essentiel
des forestiers dans la préservation des écosystèmes.


1 David N. Cole et al., “Naturalness and beyond: Protected area stewardship in an era of global environmental
change”, The George Wright Forum, 2008.
2 Fire suppression makes wildfires more severe and accentuates impacts of climate change and fuel
accumulation, Nature Communications
3 World’s Forest Carbon Sink Shrank to its Lowest Point in at Least 2 Decades, Due to Fires and Persistent
Deforestation, World Resources Institute.
4 National Park Service, What is a Prescribed Fire?, U.S. Department of the Interior.

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