La France s’est fixée un objectif : atteindre la neutralité carbone en 2050 et réduire drastiquement ses émissions. Mais Éric Trappier, patron de Dassault Aviation, pose notamment dans un entretien au Point, une question dérangeante dans le contexte de la campagne présidentielle 2027 : avec quelle industrie comptons-nous fabriquer les solutions énergétiques de demain ? Alors que les candidats centristes peinent à se faire entendre dans un climat dominé par les crises, l’industriel pointe les failles structurelles qui condamnent l’Hexagone à dépendre des importations pour ses équipements verts.
Le paradoxe français : ambition climatique, industrie faible
La France affiche des objectifs ambitieux en matière de décarbonation. Pourtant, elle ne dispose plus des capacités industrielles pour produire les technologies nécessaires à cette mutation. Panneaux solaires, batteries, éoliennes offshore : l’essentiel provient d’Asie ou d’Allemagne. Ce décalage entre volonté politique et réalité productive fragilise la souveraineté énergétique nationale. Six mois avant la présidentielle, aucun candidat majeur n’a véritablement intégré cette dimension industrielle dans son programme climatique.
La France veut sortir du nucléaire et du charbon, mais peut-elle produire les solutions ?
L’abandon progressif des énergies fossiles implique un basculement massif vers les renouvelables et l’électrification. Or, la France a désindustrialisé ces secteurs depuis vingt ans. Les usines de fabrication de cellules photovoltaïques ont fermé, la filière éolienne dépend de turbines importées, la chimie des batteries reste embryonnaire. Cette dépendance technologique transforme la transition énergétique en transfert de dépendance : du pétrole du Golfe aux composants chinois. Trappier alerte sur ce risque stratégique majeur, rarement abordé dans le débat public malgré les tensions politiques actuelles.
Les quatre piliers industriels manquants identifiés par Trappier
L’analyse d’Éric Trappier révèle quatre domaines critiques où la France accuse un retard considérable. Ces piliers constituent le socle de toute transition énergétique réussie. Leur absence condamne le pays à importer massivement, alourdissant la facture commerciale et créant des vulnérabilités géopolitiques. Chaque pilier représente des dizaines de milliers d’emplois potentiels et plusieurs milliards d’euros d’investissement nécessaires.
Pilier 1 : fabrication de panneaux solaires et composants
La Chine contrôle 80% de la production mondiale de panneaux photovoltaïques. La France ne possède plus aucune usine de cellules solaires à échelle industrielle. Les rares projets annoncés (Alsace, Provence) restent modestes face aux besoins : 100 GW de capacité solaire visés d’ici 2050 nécessiteraient des centaines de millions de modules. Sans production locale, chaque installation solaire enrichit Pékin et creuse le déficit commercial français, déjà supérieur à 160 milliards d’euros en 2025.
Pilier 2 : production de batteries et chimie énergétique
Les batteries lithium-ion équipent véhicules électriques et systèmes de stockage réseau. La France accuse un retard de dix ans sur l’Asie et de cinq ans sur l’Allemagne dans ce domaine. Les gigafactories annoncées (Dunkerque, Douvrin) dépendent de technologies sous licence étrangère. La chimie des électrolytes, des cathodes et des anodes reste largement importée. Pourtant, ce secteur représentera 250 milliards d’euros de marché européen d’ici 2030. Éric Trappier insiste : sans maîtrise de cette filière, la transition automobile restera tributaire de chaînes d’approvisionnement fragiles.
Pilier 3 : éoliennes offshore et structures marines
L’éolien en mer constitue un pilier de la stratégie énergétique française : 40 GW prévus en 2050. Les turbines proviennent de Siemens Gamesa, Vestas ou GE. Aucun constructeur français ne maîtrise cette technologie. Les mâts, nacelles, pales arrivent par bateau depuis le Danemark ou l’Espagne. Les structures flottantes, pourtant adaptées aux côtes méditerranéennes, restent au stade expérimental. Cette dépendance pèse sur les coûts : un parc offshore coûte 2 à 3 milliards d’euros, dont 70% partent à l’étranger.
Pilier 4 : réseaux intelligents et technologies de stockage
L’intégration massive d’énergies intermittentes exige des réseaux intelligents capables de gérer flux variables et stockage distribué. Les onduleurs, transformateurs intelligents, logiciels de pilotage proviennent majoritairement d’Allemagne, des États-Unis ou de Chine. La France dispose de compétences en ingénierie réseau (RTE, Enedis) mais ne fabrique plus les équipements critiques. Le stockage stationnaire (batteries au sol, stations de transfert d’énergie par pompage) reste embryonnaire. Sans ces technologies, la stabilité du réseau électrique français sera compromise dès 2035.
La facture énergétique française : qui paie vraiment ?
La dépendance industrielle se traduit par une facture salée pour l’économie et les ménages. Chaque euro investi dans la transition énergétique génère 60 à 70 centimes de valeur ajoutée à l’étranger. Ce transfert massif pèse sur la balance commerciale, déjà déficitaire de 99 milliards d’euros en 2026. Éric Trappier martèle : relocaliser ces industries créerait 200 000 emplois directs et indirects d’ici 2035.
Coûts d’importation et dépendance technologique
La France importe pour 12 milliards d’euros d’équipements énergétiques par an (batteries, panneaux, turbines). Ce montant double chaque cinq ans avec l’accélération de la transition. Pire : cette dépendance crée des vulnérabilités stratégiques. Une crise géopolitique avec la Chine paralyserait les projets solaires français. Une rupture d’approvisionnement en terres rares bloquerait l’éolien. Contrairement au pétrole, ces technologies nécessitent des chaînes logistiques complexes, impossibles à substituer rapidement.
Impact sur les factures des ménages et compétitivité industrielle
Les surcoûts d’importation se répercutent sur les tarifs électriques et les prix des véhicules électriques. Un ménage français paie 15% plus cher son installation solaire qu’un Allemand, du fait des marges d’importation. Les industriels subissent une électricité 20% plus onéreuse que leurs concurrents disposant de filières locales intégrées. Cette perte de compétitivité accélère la désindustrialisation : ArcelorMittal, Dunkerque LNG, les papeteries ferment ou délocalisent faute de prix énergétiques soutenables. Éric Trappier appelle les candidats présidentiels à intégrer cette dimension dans leurs programmes : fiscalité, normes, bureaucratie doivent évoluer pour permettre la renaissance industrielle énergétique.






