Ils testent une nouvelle arme nucléaire et fond exploser 456 engins : les doses sont proches de celles d’Hiroshima

456 bombes, un million et demi de vies exposées, un secret d’État plus long que la guerre froide. Ce que l’URSS a caché à sa propre population dans la steppe kazakhe dépasse l’imaginable.

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Ils testent une nouvelle arme nucléaire et fond exploser 456 engins : les doses sont proches de celles d'Hiroshima
Ils testent une nouvelle arme nucléaire et fond exploser 456 engins : les doses sont proches de celles d’Hiroshima © L'EnerGeek

À 7 heures, le 29 août 1949, un engin au plutonium baptisé RDS-1 explose au sommet d’une tour d’acier de 37,5 mètres, plantée dans la steppe kazakhe. Le système d’automatisation s’était activé à 6 h 35, les instruments du champ d’essai à 6 h 48 ; la tour est détruite douze minutes plus tard.

Le rendement, 22 kilotonnes, équivaut à celui de Fat Man, la bombe qui a rasé Nagasaki quatre ans plus tôt. En trois à quatre secondes, la boule de feu engloutit la tour et forme un hémisphère de 400 à 500 mètres de diamètre ; en quelques minutes, un champignon nucléaire s’élève à plusieurs kilomètres d’altitude.

L’ordre du tir a été donné par Igor Kurchatov, qui dirige le programme atomique soviétique depuis 1943. Vingt minutes après l’explosion, deux chars blindés au plomb roulent vers l’épicentre : toutes les structures du champ d’essai ont disparu. Lavrenti Beria, chef de la sécurité de Staline, rapporte les résultats au Kremlin dès le lendemain ; Staline signe des décorations pour 300 scientifiques. Beria, lui, avait pris soin de préparer des listes d’exécution en cas d’échec.

Les Américains détectent la détonation en quelques jours : des avions de reconnaissance WB-29 collectent des débris atmosphériques lors d’un vol du Japon vers l’Alaska. Le 23 septembre 1949, le président Truman annonce que l’URSS a testé une arme nucléaire, alors que le renseignement américain n’attendait pas ce succès avant 1953. Les villages sous le vent, eux, n’ont été ni prévenus ni évacués ; beaucoup n’apprendront ce qui s’est produit que quarante ans plus tard.

Le site a fonctionné jusqu’en 1989, sur 18 500 km²

Entre 1949 et 1989, l’Union soviétique fait détoner 456 engins nucléaires sur ce territoire, presque aussi grand que la Belgique. La ville de Semey, qui compte plus d’un million d’habitants, se trouve à une centaine de kilomètres du site (140 kilomètres lors du premier essai). Les décisions relèvent d’ordres militaires classifiés et d’un silence d’État qui, selon les chercheurs, a duré plus longtemps que la guerre froide elle-même.

Le choix du lieu remonte à fin 1947 : Beria et Kurchatov sélectionnent cette steppe au sud de la vallée de l’Irtych pour son secret, sa taille et son accès ferroviaire. Beria déclare la zone inhabitée, ce qui est faux. Une ville secrète est construite sur les rives du fleuve pour loger scientifiques et militaires ; elle a porté plusieurs noms (Moscou-400, Semipalatinsk-21, « End of the Line ») avant de devenir Kurchatov City.

Entre 1949 et 1963, 116 essais sont menés à l’air libre, sur tours, par largage aérien ou par ballon. En 1953, le RDS-6s, premier engin thermonucléaire soviétique, produit un rendement de 400 kilotonnes, visible depuis Semipalatinsk. Le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de 1963, signé par les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni, interdit les essais atmosphériques : le Polygone bascule alors vers les détonations souterraines.

Entre 1963 et 1989, 340 essais souterrains suivent, beaucoup dans les 181 galeries creusées dans la montagne de Degelen et dans la zone de Balapan.

Un village entier a reçu des doses proches de celles d’Hiroshima

Selon les autorités kazakhes, 1,5 million de personnes vivaient à proximité du site, et près de la moitié d’entre elles ont été exposées à des radiations nocives. Une autre estimation situe à environ 500 000 le nombre d’habitants installés dans les zones de retombées.

Le village de Dolon, situé sous le vent du premier essai, illustre l’ampleur du désastre : 90 % de ses habitants ont reçu, durant la seule première année, une dose effective externe allant jusqu’à 1 400 millisieverts, davantage que certains survivants d’Hiroshima. Une étude menée en 2008 par des chercheurs kazakhs et japonais a confirmé que la population autour du site avait reçu des doses comparables à celles des survivants d’Hiroshima et de Nagasaki.

Des chercheurs ont depuis reconstitué, village par village, les doses reçues par près de 15 000 personnes exposées aux retombées entre 1949 et 1962, avec une moyenne arithmétique de 82 milligrays. Les doses les plus élevées concernent les 4 161 participants exposés au tout premier essai.

En 1956, les retombées d’un autre essai ont dérivé sur 400 kilomètres jusqu’à Oust-Kamenogorsk, où 638 personnes ont été hospitalisées pour intoxication radioactive, un bilan resté classifié pendant des décennies et quatre fois supérieur à celui de Tchernobyl en hospitalisations immédiates.

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