La Russie fait naviguer une centrale nucléaire jusqu’au bout de la Sibérie : ce qu’elle alimente depuis 2020 surprend même les ingénieurs

Un « Titanic nucléaire » de 21 500 tonnes vogue vers l’Arctique pour alimenter une ville… 20 fois plus grande que ses habitants réels. Greenpeace s’inquiète, Rosatom persiste. Que cache vraiment ce projet pharaonique ?

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La Russie fait naviguer une centrale nucléaire jusqu'au bout de la Sibérie : ce qu'elle alimente depuis 2020 surprend même les ingénieurs
La Russie fait naviguer une centrale nucléaire jusqu’au bout de la Sibérie : ce qu’elle alimente depuis 2020 surprend même les ingénieurs © L'EnerGeek

Surnommée Titanic nucléaire par des militants écologistes, la centrale nucléaire flottante russe Akademik Lomonosov a quitté samedi le chantier naval Baltic Shipyard de Saint-Pétersbourg. Présentée comme la première centrale de ce type au monde, elle doit longer les côtes norvégiennes avant de rejoindre son port d’attache définitif.

Le navire doit atteindre la côte suédoise la semaine suivante, traverser l’étroit détroit d’Öresund puis le Kattegat, avant d’entrer dans la mer du Nord puis dans la mer de Norvège. Une fois chargée en combustible et testée, la centrale sera remorquée jusqu’à Pevek, sur la mer de Sibérie orientale, où elle doit alimenter en énergie des plateformes pétrolières.

La Norvège évoque de sérieuses questions

Le développement de cette centrale par la Russie a inquiété ses voisins nordiques. En juin, le ministre norvégien des Affaires étrangères, Børge Brende, avait averti que le projet de transporter la centrale entièrement chargée en combustible soulevait, selon ses mots, de sérieuses questions.

Greenpeace n’a pas ménagé ses mots non plus. Jan Haverkamp, expert nucléaire pour Greenpeace Europe centrale et orientale, a qualifié l’engin de Titanic nucléaire et de menace pour l’Arctique. Dans un communiqué, il affirme que des réacteurs nucléaires flottant dans l’océan Arctique constitueront une menace évidente et choquante pour un environnement fragile déjà soumis à une pression considérable liée au changement climatique. Rosatom, l’opérateur russe, a toujours rejeté ce qualificatif, en insistant sur des normes de sûreté strictes.

De Mourmansk à Pevek, un trajet de 5 000 kilomètres

Après un premier chargement de combustible début octobre 2018, la centrale rejoint finalement Pevek, dans le district autonome de Tchoukotka. Remorquée depuis Mourmansk durant l’été 2019, escortée par un brise-glace et deux remorqueurs, elle parcourt 5 000 kilomètres en 18 jours avant d’achever son convoyage en septembre 2019.

Elle commence à fournir de l’électricité au réseau isolé Chaun-Bilibino le 19 décembre 2019, puis entre en exploitation commerciale complète le 22 mai 2020. En juillet de la même année, elle alimente aussi le chauffage urbain de Pevek, une ville d’environ 4 500 habitants, nettement plus petite que Carpentras.

Le navire mesure 144 mètres de long pour 30 mètres de large et 10 mètres de haut. Il déplace 21 500 tonnes et embarque un équipage de 70 personnes. Deux réacteurs KLT-40S, d’une puissance de 35 mégawatts électriques chacun, lui permettent de délivrer 70 MW d’électricité ou 300 MW de chaleur, sur une technologie proche de celle des brise-glaces nucléaires russes.

La centrale peut techniquement fournir de l’électricité à une ville de 100 000 habitants, très au-delà des besoins réels de Pevek. Le surplus alimente l’exploitation minière de la zone aurifère de Baimskaya, un gisement isolé dans la toundra sibérienne où poser des lignes à haute tension depuis le réseau national coûterait une fortune et prendrait des années.

L’Akademik Lomonosov fournit environ 60 % de l’énergie de la région occidentale de Tchoukotka et de Chersky, en Yakoutie, ce qui évite de brûler le fioul acheminé par bateau une fois par an avant l’englacement des ports. Selon plusieurs opérateurs du site, une fois la centrale terrestre de Bilibino arrêtée pour de bon, elle deviendra la principale source d’énergie de tout le district, un territoire grand comme deux fois la France.

Selon Rosatom, la centrale a produit son premier milliard de kilowattheures alors qu’elle approche de ses cinq ans de service commercial, la production annuelle d’électricité ayant augmenté chaque année au-delà des objectifs fixés. Après plus de trois ans d’exploitation, elle a aussi réalisé son premier rechargement de combustible depuis sa mise en service de décembre 2019, une opération distincte des futures unités flottantes déjà en construction.

Rosatom construit actuellement quatre centrales nucléaires flottantes modernisées, équipées de réacteurs RITM-200S, destinées à la zone minière de Baimskaya. Les deux premières unités doivent entrer en service début 2027, la troisième début 2028 et la quatrième début 2031.

La première des quatre coques, construites en Chine, est arrivée récemment à Saint-Pétersbourg. Chacune embarquera deux réacteurs à eau pressurisée d’une puissance unitaire de 53 MW ; trois unités seront positionnées au cap Nagloynyn, la quatrième restant en rotation pour rechargement à Mourmansk. L’ensemble doit fournir environ 300 MW de charge stable à la mine de cuivre et d’or de Baimskaya.

Rosatom affiche par ailleurs une ambition à plus long terme sur le marché de l’exportation, avec des unités distinctes d’au moins 100 MWe, dotées de réacteurs RITM-200M et conçues pour une durée de service allant jusqu’à 60 ans, selon l’entreprise.

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