Dans les années 1930, sous le régime de Benito Mussolini, l’Italie a lancé un vaste projet de reboisement des Alpes en plantant des millions d’épicéas communs. 90 ans plus tard, une étude scientifique révèle que la biodiversité de ces plantations a chuté de plus de 50 % par rapport aux forêts autochtones de la région.
Les travaux, publiés dans la revue Ecology et dirigés par l’écologue Gianalberto Losapio, dressent le bilan d’une politique forestière restée longtemps présentée comme une réussite.
Le projet mussolinien poursuivait trois objectifs affichés : freiner l’érosion des sols, constituer une réserve de bois pour l’avenir et donner au pays une image d’ordre et de productivité. Pour y parvenir, des milliers d’hectares de prairies alpines et de forêts autochtones ont été rasés, remplacés par des rangées serrées d’épicéas communs, choisis pour leur croissance rapide et leur rentabilité économique. Pendant des décennies, ces plantations à l’aspect verdoyant et homogène ont passé pour un succès d’ingénierie forestière.
Sept espèces contre 37 dans les prairies
L’étude a été menée sur deux secteurs des Préalpes italiennes proches du lac de Côme, le Monte Bisbino et l’Alpe del Vicerè. Pendant cinq mois de travail de terrain, les chercheurs ont comparé trois habitats voisins, les plantations d’épicéas, les forêts décidues indigènes et les prairies alpines, recensant au total 136 espèces végétales et 201 espèces d’arthropodes.
Les écarts sont nets. Une parcelle de plantation d’épicéas compte en moyenne 7 espèces de plantes, contre 18,5 dans les forêts autochtones et 37 dans les prairies. Soit une perte de diversité végétale de plus de 50 % par rapport aux forêts naturelles, et de près de 75 % par rapport aux pâturages.
La cause tient à la nature même de l’épicéa. Son feuillage persistant maintient une canopée fermée toute l’année, contrairement aux hêtres, érables ou châtaigniers qui perdent leurs feuilles et laissent passer la lumière printanière, période durant laquelle fleurissent de nombreuses plantes alpines. L’ombre permanente empêche cette floraison, une exclusion physique plutôt qu’une compétition entre espèces.
Le tapis d’aiguilles acidifie ensuite le sol, ce qui ralentit la décomposition de la matière organique et déséquilibre le rapport carbone-azote. Les plantations affichent d’ailleurs 25 % de carbone organique en plus que les autres écosystèmes étudiés, un avantage trompeur : il est compensé par une baisse de 30 % de l’indice de régularité fonctionnelle, qui mesure la répartition des rôles écologiques dans la communauté végétale.
Des niches entières restent vides à ce jour. Les arthropodes du sol, plus mobiles, parviennent en revanche à circuler entre habitats voisins et maintiennent une diversité proche de celle des forêts naturelles.
Près d’un siècle après la plantation initiale, aucune nouvelle communauté adaptée à la domination de l’épicéa ne s’est formée, et aucune espèce boréale spécialisée n’est apparue. Le résultat est une version appauvrie de la forêt d’origine, avec les mêmes espèces qu’avant mais beaucoup moins nombreuses.
La moitié des zones de restauration forestière fondées sur le même modèle
Le cas italien n’est pas isolé. Selon des études antérieures citées par les auteurs, la moitié des zones promises à la restauration forestière dans le monde reproduisent la même méthode : des monocultures d’espèces non indigènes, choisies parce qu’elles sont efficaces à court terme, rapides à planter et peu coûteuses.
Cette approche séduit gouvernements et entreprises soucieux d’atteindre des objectifs climatiques et comptables, mais son coût écologique met des décennies à se manifester. Une fois visible, il est déjà trop tard pour revenir en arrière.
En 1949, l’écologue Aldo Leopold avait formulé une règle restée célèbre en conservation, des décennies avant que la science ne puisse la mesurer : selon lui, conserver chaque pièce est la première règle de l’intelligence écologique.






