Yucca Mountain : le tunnel nucléaire à 19 milliards de dollars qui n’a jamais servi

19 milliards de dollars, un tunnel vide, et 536 tonnes de déchets radioactifs qui patientent toujours quelque part en Californie. Pourquoi Yucca Mountain, censé tout résoudre, reste-t-il désespérément à l’arrêt depuis des décennies ?

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Yucca Mountain : le tunnel nucléaire à 19 milliards de dollars qui n'a jamais servi
Yucca Mountain : le tunnel nucléaire à 19 milliards de dollars qui n’a jamais servi © L'EnerGeek

À environ 160 kilomètres de Las Vegas, dans une zone désertique reculée du Nevada, un tunnel d’essai s’enfonce sous Yucca Mountain sur 8 kilomètres. Conçu pour devenir la solution nationale au problème des déchets nucléaires américains, il a été surnommé le « trou de 19 milliards de dollars ». Aucune autorisation d’exploitation n’a jamais été délivrée, et pas un gramme de combustible usé n’y a été entreposé.

Un projet lancé en 1987, gelé sans jamais aboutir

Le Congrès américain avait désigné Yucca Mountain en 1987 comme site d’un dépôt national permanent de déchets nucléaires. Le Department of Energy y a creusé un tunnel de test et soumis une demande de licence à la Nuclear Regulatory Commission en 2008, dernière étape avant une éventuelle construction définitive.

Le dossier n’est jamais allé plus loin. En 2010, l’administration Obama a retiré cette demande de licence, mettant fin unilatéralement à un processus imposé par la loi. Le sénateur démocrate du Nevada Harry Reid, alors chef de la majorité au Sénat, avait pesé de tout son poids politique pour obtenir cette décision. La NRC a ensuite validé la fermeture du dossier, point final administratif fixé en 2011.

Sous le premier mandat de Donald Trump, plusieurs budgets présidentiels ont tenté de relancer les crédits nécessaires à la reprise de l’instruction, sans jamais convaincre le Congrès. En 2020, le président a posté un message sur les réseaux sociaux assurant au Nevada que son administration allait respecter sa position.

Le projet s’est arrêté là, confirme Sciencepost. Le sénateur du Wyoming John Barrasso pousse actuellement une législation pour relancer la procédure de licence, estimant qu’il s’agit d’un endroit isolé qui possède la géologie adéquate pour un stockage sûr sur des générations.

Quinze milliards officiels, dix-neuf en réalité

Le Government Accountability Office a chiffré en 2011 à près de 15 milliards de dollars les dépenses consacrées au développement du dépôt. Une autre estimation, plus large, porte la facture réelle à 19 milliards de dollars une fois intégrés les frais juridiques et administratifs accumulés au fil des batailles judiciaires.

Les compagnies nucléaires et leurs clients ont, de leur côté, versé plus de 40 milliards de dollars dans le Nuclear Waste Fund via des prélèvements sur les factures d’électricité, un fonds censé financer la construction du dépôt et qui continue d’exister alors que le tunnel demeure vide.

Une partie des intérêts générés a fini en frais de justice : le gouvernement fédéral a été condamné à indemniser les compagnies électriques pour les coûts de stockage temporaire qu’elles doivent supporter faute de dépôt final.

San Onofre, 536 tonnes en attente

La centrale de San Onofre, à mi-chemin entre Los Angeles et San Diego, a fermé en 2012 après environ 50 ans de production d’électricité. Sur place, 536 tonnes de combustible irradié restent enfouies temporairement sous une dalle de béton, en attente d’un site final qui n’existe toujours pas.

Ron Pontes, qui participe à la gestion du démantèlement du site, explique que l’échec de Yucca Mountain a laissé du combustible bloqué, non seulement sur ce site mais sur des sites à travers tout le pays. Il ajoute, à propos du Nuclear Waste Fund alimenté par les clients, qu’il aimerait que le gouvernement fasse son travail et vienne récupérer le combustible comme promis.

Le stockage temporaire de ce type coûte des centaines de millions de dollars, financés par les clients des compagnies d’électricité, les contribuables et le gouvernement fédéral.

Le Nevada redoute un train de déchets par Las Vegas

La sénatrice du Nevada Catherine Cortez Masto s’oppose au projet depuis plus de 20 ans. Elle rappelle que l’infrastructure nécessaire impliquerait de construire des lignes ferroviaires traversant le Nevada et les États-Unis, dont certaines passeraient par le cœur de Las Vegas, pour acheminer deux expéditions de déchets radioactifs par jour pendant 50 ans. Elle résume la situation en s’étonnant qu’il faille deux expéditions par jour pendant 50 ans, jugeant cela fou.

Elle évoque aussi la crainte de certains scientifiques de voir l’eau souterraine se mélanger aux déchets nucléaires, au risque de contaminer l’approvisionnement en eau potable de petites communautés agricoles voisines. Selon elle, lors de l’adoption du Nuclear Waste Policy Act en 1982, le Nevada ne disposait pas de l’ancienneté politique nécessaire pour s’opposer à la décision, ajoutant que le projet a littéralement été imposé de force à l’État.

Le Department of Energy défend la sécurité du site

William Boyle, représentant du Department of Energy, a fait visiter le tunnel de Yucca Mountain, une visite qualifiée de rare, au correspondant Jonathan Vigliotti. Il estime que le risque de contamination des eaux souterraines reste gérable en toute sécurité, et défend le dépôt de la demande de licence en 2008, affirmant qu’elle n’aurait pas été soumise s’il n’était pas d’accord.

Interrogé sur le moment où l’accumulation des déchets finira par imposer une solution, il répond avoir l’impression que les habitants près de San Onofre et de San Diego ont atteint ce point depuis longtemps déjà.

L’administration américaine mise désormais sur une approche décentralisée, avec des campus d’innovation du cycle de vie nucléaire disséminés dans le pays, censés recycler l’essentiel du combustible usé. Une quinzaine d’États étudieraient sérieusement cette piste. Le Nevada continue de suivre le dossier avec méfiance, craignant qu’une nouvelle formule serve à faire revivre l’ancien projet.

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