Le 4 mars 2026, la Nuclear Regulatory Commission (NRC) a approuvé un permis de construction pour Kemmerer Power Station Unit 1, le projet de centrale de TerraPower près de Kemmerer, dans l’État du Wyoming, selon un communiqué officiel du régulateur. La décision marque la première autorisation de construction d’un réacteur commercial aux États-Unis « en près d’une décennie », et, point rare, la première pour un réacteur commercial non refroidi à l’eau légère depuis plus de quarante ans, selon la NRC.
Dans un secteur où la relance du nucléaire se heurte autant aux délais administratifs qu’aux surcoûts, ce jalon est scruté comme un test grandeur nature des “réacteurs avancés” : la promesse d’une centrale plus flexible, associée à un stockage d’énergie, sans pour autant échapper aux contraintes d’un chantier industriel lourd, d’un combustible spécifique et d’un parcours réglementaire encore incomplet.
Nucléaire : TerraPower et Bill Gates décrochent le permis au Wyoming
La NRC a autorisé ses équipes à délivrer un permis de construction à US SFR Owner, filiale de TerraPower, pour le site de Kemmerer, en précisant que l’installation est conçue pour une puissance de 345 mégawatts électriques, avec un système de stockage permettant de pousser temporairement la puissance jusqu’à 500 mégawatts électriques, selon le communiqué du régulateur. La même source rappelle qu’une étape décisive reste à franchir : une licence d’exploitation distincte sera nécessaire avant toute mise en service.
Côté entreprise, TerraPower a salué le vote des commissaires du régulateur, présentant cette décision comme une première pour une centrale avancée de taille commerciale aux États-Unis, selon son communiqué daté du 4 mars 2026. Son directeur général, Chris Levesque, insiste sur la portée symbolique et industrielle du moment : « Aujourd’hui est un jour historique pour l’industrie nucléaire américaine », a-t-il déclaré. Dans une autre déclaration rapportée par l’Associated Press, le même dirigeant a souligné l’ampleur du travail préalable : « Nous avons consacré des milliers d’heures de travail pour atteindre cette étape majeure ».
Le régulateur, lui, met en avant une logique de méthode. Le président de la NRC, Ho Nieh, a qualifié l’autorisation d’“étape historique” et l’a rattachée à une promesse de décisions “prévisibles” fondées sur un examen de sûreté indépendant et rigoureux.
Un réacteur Natrium au sodium : ce qui change
Le cœur du projet, c’est Natrium : un réacteur rapide refroidi au sodium liquide, et non par de l’eau, ce qui le range hors de la famille dominante des réacteurs à eau légère. L’Associated Press et Reuters décrivent le principe : un caloporteur différent et, surtout, un couple réacteur-stockage conçu pour mieux “suivre” la demande, plutôt que de fonctionner en base de façon rigide.
La particularité la plus commentée tient à l’architecture hybride annoncée. La centrale est conçue pour produire 345 mégawatts en nominal, tout en disposant d’un système de stockage d’énergie qui autorise des pointes temporaires à 500 mégawatts, selon Reuters. L’American Nuclear Society (ANS) précise que l’idée, présentée de longue date par TerraPower, est d’utiliser un stockage thermique (notamment via des sels fondus) pour délivrer une surpuissance pendant plusieurs heures ; l’ANS évoque une durée de plus de cinq heures et demie pour tenir le palier à 500 mégawatts. Dans la pratique, ce type de flexibilité est recherché pour absorber les fluctuations de production des renouvelables et répondre à des pics de consommation sans redimensionner en permanence la partie nucléaire.
Mais l’innovation revendiquée n’efface pas les sujets sensibles. Reuters souligne que le réacteur Natrium doit utiliser un combustible de type HALEU, un uranium faiblement enrichi à haut taux, généralement proche de 20 % d’enrichissement, un niveau supérieur à celui des centrales actuelles. L’agence rappelle au passage que l’approvisionnement est un point névralgique, avec une dépendance historique à des capacités liées à la Russie, tandis que les États-Unis cherchent à accélérer une production domestique ; Reuters mentionne notamment des soutiens publics récents pour stimuler cette filière, dont deux aides de 900 millions de dollars chacune.
Nucléaire : de la centrale à charbon de Kemmerer à un chantier inédit au Wyoming
Le choix du site n’est pas anodin. La centrale doit être construite près d’une centrale à charbon existante à Kemmerer, une petite ville d’environ 2 500 habitants, et à proximité d’installations énergétiques en transition, selon l’Associated Press. Dans l’Ouest américain, l’argument politique et industriel est clair : remplacer une partie de la production carbonée par une capacité pilotable, tout en tentant de préserver des emplois et une base énergétique locale.
Sur le terrain, une partie des travaux avait déjà commencé, mais sans toucher au “nucléaire” au sens strict. Le permis fédéral permet désormais d’enclencher les travaux directement liés au réacteur. Le calendrier, s’il tient, placerait une entrée en service autour de 2031, un horizon qui rejoint l’idée d’un démarrage “au début des années 2030”.
Calendrier, risques industriels et étape suivante : licence d’exploitation et construction
L’autorisation obtenue n’est pas un “passeport” vers la mise en service. La NRC le rappelle explicitement : l’exploitant devra déposer une demande séparée de licence d’exploitation, et celle-ci devra être approuvée avant toute production commerciale d’électricité, selon le communiqué du 4 mars 2026. TerraPower prévoirait de déposer ce dossier à la fin de 2027 ou au début de 2028. Entre-temps, le chantier va tester la promesse industrielle des réacteurs de nouvelle génération, souvent vantés pour leur modularité, mais encore rarement prouvés à l’échelle commerciale aux États-Unis. TerraPower vise un achèvement en 2030 pour son premier site Natrium, en l’inscrivant dans le programme fédéral de démonstration de réacteurs avancés.
Reste la question des coûts, omniprésente depuis les chantiers récents de réacteurs de grande puissance. Scientific American rappelle que les deux derniers réacteurs construits récemment aux États-Unis ont cumulé environ 35 milliards de dollars de coûts, soit environ 30,05 milliards d’euros, et ont connu retards et dérives budgétaires. Ce rappel sert d’avertissement : même plus “petit” et plus “flexible”, un projet nucléaire reste exposé au risque classique de l’ingénierie de pointe, entre exigences réglementaires, chaîne d’approvisionnement, inflation des matériaux et complexité de mise en œuvre.





