Le manganèse gabonais, un atout pour la souveraineté européenne des batteries

Le manganèse est moins médiatisé que le lithium, mais il remplit une fonction différente. Il peut entrer dans la composition de la cathode, l’électrode qui détermine une grande partie des performances, du coût et de la sécurité de la cellule.

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Manganese Gabon
Le manganèse gabonais, un atout pour la souveraineté européenne des batteries © L'EnerGeek

La visite d’État du président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema à Paris, du 19 au 22 juillet 2026, a placé la transformation du manganèse au cœur de l’agenda franco-gabonais. Le protocole d’accord signé le 20 juillet à l’Élysée, en présence des présidents Oligui Nguema et Emmanuel Macron, entre Eramet, sa filiale Eramet Comilog et la République gabonaise, dépasse la seule relation bilatérale. Il ouvre une voie industrielle sur laquelle la France et l’Europe attendaient un signal : celle d’une souveraineté des batteries qui commence bien en amont des gigafactories, dans les métaux et les produits transformés qui entrent dans la composition des cellules.

Deuxième déplacement officiel du président gabonais en France depuis son élection en avril 2025, cette visite d’État était très attendue par les industriels des deux pays. Accompagné d’une importante délégation de ministres, de chefs d’entreprise et de journalistes, Brice Clotaire Oligui Nguema est venu à Paris assurer le suivi des accords conclus à Libreville en novembre 2025, lors du déplacement d’Emmanuel Macron au Gabon. Sur le manganèse, dont le Gabon est l’un des tout premiers producteurs mondiaux, Libreville a affiché son intention de mettre fin aux exportations de minerai brut à l’horizon 2029 et d’en développer la transformation locale. Le protocole du 20 juillet répond à cet agenda gabonais tout en apportant à la France et à l’Europe un point d’appui dans une chaîne de valeur des batteries encore largement dominée par la Chine.

La France et l’Europe ont beaucoup investi pour faire émerger une industrie des batteries sur leur territoire, notamment dans le nord de la France. Mais assembler des cellules en Europe ne suffit pas à garantir la souveraineté de la filière. En amont des gigafactories, il faut disposer de lithium, de nickel, de cobalt, de graphite et de manganèse, puis être capable de purifier ces ressources et de fabriquer les matériaux actifs des électrodes. Une part importante de ces opérations reste concentrée hors d’Europe, en particulier en Chine.

Le protocole organise l’étude de trois scénarios visant à accroître la transformation locale du manganèse au Gabon. L’un d’eux concerne une unité d’oxyde de manganèse susceptible d’alimenter la filière des batteries pour véhicules électriques.

La souveraineté commence en amont

La politique industrielle européenne s’est longtemps concentrée sur les produits finis. Les tensions récentes sur les matières premières ont rappelé qu’une usine demeure vulnérable lorsque ses intrants essentiels dépendent d’un fournisseur dominant. Le règlement européen sur les matières premières critiques traduit cette prise de conscience : à l’horizon 2030, l’Union entend renforcer ses capacités d’extraction, de transformation et de recyclage, tout en évitant que plus de 65 % de ses besoins annuels pour une matière stratégique proviennent d’un seul pays tiers.

La position de la Chine ne repose pas seulement sur le contrôle de gisements. Elle tient à des décennies d’investissement dans le raffinage, la chimie des matériaux et la production de composants. Même lorsque le minerai est extrait en Afrique, en Amérique latine ou en Australie, il est souvent transformé en Chine avant d’être intégré à une cellule. Réduire cette vulnérabilité suppose de développer des itinéraires industriels alternatifs, avec des pays producteurs et des entreprises capables de maîtriser les étapes en amont.

L’automne 2024 en a donné une démonstration grandeur nature. La chute de la production d’acier en Chine a fait plonger le prix du minerai de manganèse d’environ 9 dollars par dmtu en juillet à 4 dollars en octobre, contraignant Eramet à suspendre pendant plusieurs semaines la production de Moanda, la plus grande mine de manganèse au monde. Quand un seul débouché concentre l’essentiel de la demande, il fixe les prix et les volumes de toute la chaîne. La dépendance ne se limite donc pas à la transformation : elle commence dès le minerai.

Eramet, actif industriel français

Le groupe français dispose de positions minières internationales sur plusieurs métaux indispensables à la transition énergétique. Au Gabon, sa filiale Comilog exploite le manganèse de Moanda et en transforme déjà une partie sur place. Cette présence ancienne lui donne une connaissance de la ressource, des procédés et de l’environnement local, et lui permet de travailler avec l’État gabonais à une trajectoire où la sécurisation des métaux ne s’oppose pas à la volonté du pays producteur de développer sa propre industrie.

La souveraineté française ou européenne ne peut pas consister à exporter des matières premières sans transformation ni retombées locales. Elle doit reposer sur des partenariats équilibrés, qui créent de la valeur dans les pays producteurs tout en diversifiant les chaînes d’approvisionnement européennes. Le protocole franco-gabonais prévoit ainsi l’étude de solutions industrielles rentables pour accroître la transformation du minerai au Gabon, développer des emplois durables et renforcer la valeur ajoutée locale.

Pourquoi le manganèse compte

Le manganèse est moins médiatisé que le lithium, mais il remplit une fonction différente. Il peut entrer dans la composition de la cathode, l’électrode qui détermine une grande partie des performances, du coût et de la sécurité de la cellule. Le métal est déjà utilisé dans les batteries NMC (nickel, manganèse, cobalt), où il contribue à la stabilité de la structure et à la sécurité thermique.

De nouvelles formulations pourraient élargir son rôle. La chimie LMFP (lithium-manganèse-fer-phosphate) ajoute du manganèse à la technologie LFP pour en améliorer la tension et la densité énergétique ; d’autres recherches portent sur des cathodes plus riches en manganèse, afin de limiter l’usage de métaux plus coûteux. Aujourd’hui, l’essentiel du manganèse mondial reste consommé par la sidérurgie et le débouché des batteries demeure minoritaire. Mais l’électrification des transports et le stockage stationnaire peuvent faire croître les besoins en produits de haute pureté. C’est cette évolution qu’Eramet se prépare à explorer, sans présumer de sa vitesse ni de son ampleur.

Une première option industrielle

Le protocole prévoit l’étude d’une usine d’oxyde de manganèse dans la région de Libreville, d’une capacité initiale de 10 000 tonnes par an, avec une mise en service possible d’ici fin 2028, sous réserve d’une décision finale d’investissement. Si les débouchés commerciaux étaient confirmés, des unités supplémentaires de 50 000 tonnes par an pourraient être envisagées avec des partenaires investisseurs. Eramet n’annonce pas la création immédiate d’une grande filière de matériaux pour batteries : le groupe étudie une première capacité destinée à valider la technologie, le produit, les coûts et la demande.

L’oxyde envisagé ne doit pas être confondu avec un matériau actif de cathode prêt à l’emploi : d’autres transformations peuvent être nécessaires selon la technologie ciblée. L’enjeu est de rapprocher progressivement la ressource gabonaise d’applications à plus forte valeur ajoutée, et de constituer un savoir-faire et une voie d’approvisionnement alternative sur un produit appelé à compter dans certaines chimies de batteries.

Diversifier sans se désengager

Réduire une dépendance stratégique ne signifie pas rompre avec la Chine. Cela signifie éviter qu’un seul pays dispose d’une position telle qu’une restriction à l’exportation ou une tension logistique puisse fragiliser une filière européenne entière. Sans maîtrise de l’amont, les investissements des gigafactories européennes resteront exposés. Les entreprises capables d’accéder aux ressources et de travailler avec les États producteurs constituent des actifs stratégiques que la France ne pourrait pas reconstituer rapidement.

Une méthode avant tout

Le protocole n’annonce pas une autonomie européenne acquise. Il ouvre une possibilité industrielle, avec des étapes, des conditions et des décisions encore à prendre. Cette prudence montre que la sécurisation des métaux critiques doit s’appuyer sur des projets techniquement solides et économiquement soutenables.

« Le résultat est là : une feuille de route ambitieuse, co-construite avec les autorités, reposant sur des études techniques sérieuses, un cadre de travail transparent et un partage clair des responsabilités et des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Je suis convaincue qu’avec cette méthode, nous pourrons réussir ensemble et contribuer dans la durée au développement économique et industriel du Gabon. »

Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet

Dans le cas du manganèse, le marché des batteries reste émergent et les technologies continueront d’évoluer. Mais attendre qu’une dépendance soit pleinement constituée pour chercher à la réduire serait une erreur. Pour la France, l’enjeu dépasse les 10 000 tonnes de la première unité envisagée : il s’agit de conserver des entreprises présentes au début de la chaîne, là où se nouent les rapports de force industriels de demain.

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