Un gazoduc de 6 000 kilomètres traversant treize pays africains pour acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz par an du Nigéria jusqu’au Maroc, puis l’Europe : le projet de Gazoduc Africain Atlantique (AAGP) vient de franchir une étape juridique importante avec la signature, le 19 juillet à Freetown, de l’accord intergouvernemental par les États membres de la CEDEAO. Porté conjointement par l’Office National des Hydrocarbures et des Mines marocain (ONHYM) et la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), le projet ambitionne de créer un corridor énergétique structurant entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe via le gazoduc Maghreb-Europe.
Reste que la signature d’un traité, aussi symbolique soit-elle, ne construit pas un gazoduc. Et entre la vision stratégique affichée et la réalité opérationnelle, il subsiste un écart considérable : celui du financement. Car si les études d’ingénierie détaillées (FEED) sont achevées, si les campagnes de reconnaissance du tracé ont été réalisées, si les études environnementales et sociales sont « largement avancées », le communiqué reste étrangement silencieux sur le coût total du projet et sur l’origine des fonds nécessaires à sa réalisation.
Un projet pharaonique sans chiffrage public
Les estimations précédentes évoquaient un montant compris entre 20 et 25 milliards de dollars, voire davantage selon la configuration finale retenue. Pour un continent où les infrastructures énergétiques peinent à trouver des financements, même à des échelles bien plus modestes, l’ampleur de l’investissement interroge. Le communiqué mentionne pudiquement « la mobilisation des investisseurs » comme prochaine étape, sans préciser ni calendrier ni modalités concrètes.
Autrement dit, l’accord signé à Freetown pose le cadre juridique et politique, mais ne garantit en rien la faisabilité financière. La création de la société de projet à Casablanca et de l’autorité de gouvernance à Abuja sont annoncées, mais ces structures ne seront opérationnelles qu’une fois les engagements financiers sécurisés. Or, dans un contexte où les institutions financières internationales scrutent avec une vigilance accrue la rentabilité des projets gaziers, compte tenu des objectifs climatiques, rien n’assure que les capitaux suivront.
Un corridor stratégique face aux réalités du marché
Le projet affiche une capacité de 30 milliards de m³ par an, dont 15 milliards destinés aux exportations vers le Maroc et l’Europe. Le reste serait consommé localement par les treize pays traversés et les États sahéliens enclavés via des interconnexions régionales. Sur le papier, la logique économique semble tenir : le Nigéria dispose de réserves gazières abondantes, largement sous-exploitées, tandis que l’Europe cherche à diversifier ses approvisionnements depuis la crise ukrainienne.
Mais reprenons. Le gaz nigérian est aujourd’hui principalement exporté sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), une filière qui mobilise des infrastructures lourdes et coûteuses, mais qui offre une flexibilité commerciale bien supérieure à celle d’un gazoduc. Pourquoi, dans ce cas, privilégier un corridor terrestre aussi complexe, traversant des zones politiquement instables, plutôt que de renforcer les capacités d’export maritime ? La question n’est pas anodine : elle engage la viabilité économique du projet sur plusieurs décennies.
En outre, les 15 milliards de m³ destinés au marché européen devront affronter la concurrence du GNL américain, qatari, algérien et, potentiellement, d’autres sources. Le prix du gaz sur les marchés internationaux reste volatil, et rien ne garantit que le coût de transport via l’AAGP soit compétitif face aux alternatives existantes. Le Maroc, quant à lui, consomme environ 1 milliard de m³ par an : même en doublant ou triplant sa demande, il ne suffira pas à justifier seul un tel investissement.
Une intégration régionale sous conditions
Le discours officiel insiste sur les bénéfices attendus en termes de développement économique : accès à une énergie fiable, industrialisation, valorisation des minerais critiques, création d’emplois. Tout cela est parfaitement souhaitable, et même nécessaire. Mais l’histoire des grands projets d’infrastructure en Afrique enseigne une prudence salutaire : combien de corridors énergétiques annoncés n’ont jamais vu le jour, faute de financements ou de coordination politique ?
Le gazoduc Trans-Saharan, censé relier le Nigéria à l’Algérie via le Niger, est régulièrement annoncé depuis les années 1970. Il n’a jamais été construit. Le projet de gazoduc Nigéria-Maroc, dans sa version actuelle, a été lancé en 2016 sous l’impulsion du roi Mohammed VI et de l’ancien président nigérian Muhammadu Buhari. Dix ans plus tard, on en est toujours au stade des signatures de traités et des études préparatoires.
Cela ne signifie pas que le projet est voué à l’échec. Mais cela impose de distinguer la rhétorique de la réalité. L’accord signé à Freetown est une étape nécessaire, non suffisante. La véritable épreuve de vérité viendra avec la décision finale d’investissement, qui supposera des engagements financiers fermes, des garanties souveraines crédibles et une coordination politique durable entre treize pays aux intérêts parfois divergents.
L’Europe, débouché incertain
Le communiqué souligne que le gazoduc sera connecté au gazoduc Maghreb-Europe, au nord du Maroc, permettant ainsi d’acheminer le gaz nigérian vers le marché européen. Sauf que ce gazoduc, qui relie l’Algérie à l’Espagne via le Maroc, est à l’arrêt depuis novembre 2021, en raison d’un différend entre Alger et Rabat. L’Algérie a décidé de ne plus l’utiliser, privilégiant le gazoduc Medgaz, qui contourne le Maroc.
Certes, le Maroc pourrait théoriquement réactiver cette infrastructure pour acheminer du gaz nigérian. Mais cela supposerait des investissements de remise à niveau, des accords commerciaux avec l’Espagne et, surtout, une demande européenne suffisamment forte pour justifier l’importation de volumes aussi importants. Or, l’Union européenne s’est engagée à réduire sa consommation de gaz fossile d’ici 2030, dans le cadre de ses objectifs climatiques. Le marché européen du gaz pourrait donc se contracter au moment même où le gazoduc Nigéria-Maroc entrerait en service, si tant est qu’il soit construit.
Autrement dit, le projet repose sur un pari : que la demande européenne de gaz reste suffisamment élevée pour absorber 15 milliards de m³ supplémentaires, et que le prix du gaz nigérian soit compétitif face aux autres sources d’approvisionnement. Un pari qui engage des milliards de dollars et des décennies d’exploitation.






