L’édito du 06/06/2026
IA et data centers : la facture énergétique que personne ne veut voir
Par Jean-Baptiste Giraud
L’intelligence artificielle est présentée comme la révolution du siècle. Mais derrière les promesses, une réalité s’impose : les data centers qui font tourner ces modèles consomment des quantités d’énergie colossales. Et en France, personne ne semble vouloir poser la vraie question : qui va payer l’addition ?
10%
La part de la consommation électrique mondiale que pourraient représenter les data centers d’ici 2030, selon l’Agence Internationale de l’Énergie.
L’IA dévore de l’électricité — et elle a faim
Permettez-moi d’aller droit au but. Chaque requête adressée à un grand modèle de langage consomme environ 10 fois plus d’énergie qu’une recherche Google classique. Multipliez cela par des milliards d’interactions quotidiennes, et vous obtenez une courbe de consommation électrique qui ferait rougir n’importe quel directeur financier. Microsoft, Google, Amazon investissent des centaines de milliards de dollars dans des infrastructures de calcul dont l’appétit énergétique ne cesse de croître. En Europe, et particulièrement en France, la question ne se pose plus en termes d’opportunité, mais de survie industrielle : sommes-nous en capacité d’alimenter la révolution de l’IA, ou allons-nous simplement la regarder passer depuis nos fenêtres mal isolées ?
Force est de constater que la France dispose d’un atout rare sur la planète : un parc nucléaire qui, malgré des années de sous-investissement criminel, produit une électricité décarbonée parmi les moins chères d’Europe. C’est précisément cet avantage comparatif qui devrait nous propulser en tête de la course aux data centers souverains. Mais encore faut-il en prendre conscience avant que les Allemands, revenus à leurs esprits sur le nucléaire, ou les Britanniques, ne nous soufflent les investisseurs sous le nez.
Le paradoxe français : l’or et la bougie
Voici le paradoxe qui m’épate à chaque fois que j’y repense. La France possède le deuxième parc nucléaire mondial, une expertise d’ingénieurs que le monde entier nous envie, et une électricité structurellement moins carbonée que celle de nos voisins. Et pourtant, nous regardons les hyperscalers américains s’installer prioritairement en Irlande, en Suède ou aux Pays-Bas pour y déployer leurs capacités de calcul. Pourquoi ? Parce que la fiscalité y est plus attractive, la réglementation moins labyrinthique, et les délais d’autorisation de construction infiniment plus raisonnables.
En France, construire un data center de grande envergure relève du parcours du combattant administratif. Entre les recours environnementaux, les normes contradictoires, les délais de raccordement au réseau électrique — parfois de cinq à sept ans pour une installation industrielle — et la fiscalité locale imprévisible, nous décourageons méthodiquement les investisseurs que nous prétendons courtiser lors des grands-messes annuelles de Choose France. C’est le syndrome français dans toute sa splendeur : un discours d’attractivité de premier ordre, une réalité administrative de dernier rang.
Nucléaire + IA : le mariage de raison qu’il faut accélérer
La bonne nouvelle — et j’y crois sincèrement — c’est qu’il n’est pas trop tard. Le programme de nouveaux réacteurs EPR2 lancé par EDF, les SMR en développement, l’ambition affichée de porter notre capacité nucléaire à 24 gigawatts supplémentaires d’ici 2050 : voilà des signaux qui vont dans le bon sens. Aux États-Unis, des géants comme Microsoft ou Google signent déjà des contrats d’approvisionnement directement avec des opérateurs nucléaires. Ce modèle de Power Purchase Agreement nucléaire devrait être encouragé fiscalement en France dès maintenant.
Je pense que nous avons une fenêtre de cinq ans, pas davantage, pour positionner la France comme le hub énergétique de l’IA européenne. Après, ce sera trop tard. Le vrai choix n’est pas entre nucléaire et renouvelables — nous avons besoin des deux. Il est entre l’action et la procrastination réglementaire. Et ça, c’est un choix politique. Pas technique.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste






