Par Jean-Baptiste Giraud
L’intelligence artificielle va consumer autant d’électricité que certains pays entiers. Derrière l’euphorie technologique se cache une question brûlante que nos décideurs esquivent soigneusement : qui va payer, et avec quelle énergie ? En France, la réponse n’est ni simple ni gratuite.
1 000 milliards de dollars
La fortune qu’Elon Musk pourrait atteindre grâce à l’introduction en Bourse de SpaceX — symbole d’une concentration de valeur qui se construit sur une consommation énergétique colossale et croissante.
Les data centers ont faim, très faim
Force est de constater que le débat sur le revenu universel face à l’IA, aussi philosophiquement séduisant soit-il, occulte une réalité bien plus concrète et urgente : l’intelligence artificielle est une ogresse énergétique. Chaque requête adressée à un grand modèle de langage consomme environ dix fois plus d’énergie qu’une simple recherche Google. Multipliez par des milliards d’utilisateurs quotidiens, ajoutez l’explosion des applications d’IA générative dans l’industrie, la santé, la finance — et vous obtenez une courbe de consommation électrique qui donne le vertige.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale des data centers pourrait doubler d’ici 2026 pour atteindre 1 000 térawattheures par an — l’équivalent de la consommation électrique totale du Japon. En France, les opérateurs de cloud et d’IA réclament déjà des raccordements au réseau qui se comptent en gigawatts. RTE en a acté le constat dans ses dernières projections : la demande d’électricité, que l’on croyait stabilisée depuis vingt ans, repart à la hausse. Structurellement. Massivement.
La question n’est donc plus "faut-il développer l’IA ?" — la réponse est évidemment oui, sous peine de décrochage économique fatal — mais "avec quelle électricité, à quel coût, et selon quelle stratégie industrielle ?"
Le nucléaire, seule réponse sérieuse à une demande sérieuse
Je pense sincèrement que la France dispose ici d’un avantage compétitif historique qu’elle est en train de dilapider par idéologie et par procrastination administrative. Notre parc nucléaire produit une électricité décarbonée à un coût qui reste parmi les plus compétitifs d’Europe — autour de 60 à 70 euros le mégawattheure pour le nouveau nucléaire, contre 90 à 120 euros pour l’éolien offshore en phase de déploiement.
Comparez avec l’Allemagne, qui a fermé ses dernières centrales nucléaires en avril 2023 et qui paie aujourd’hui son électricité industrielle près de 40 % plus cher que la France. Les hyperscalers américains — Microsoft, Google, Amazon — ont d’ailleurs tous signé des contrats d’approvisionnement avec des opérateurs nucléaires américains pour alimenter leurs data centers. Ils savent ce qu’ils font : l’IA a besoin d’une énergie pilotable, dense et bas carbone. Les éoliennes et les panneaux solaires, aussi nécessaires soient-ils dans le mix, ne peuvent pas répondre seuls à cette exigence physique.
La France a officiellement relancé le programme de six nouveaux EPR2. Mais les délais s’accumulent, les coûts administratifs explosent et les premiers kilowattheures ne sont attendus qu’après 2035. Trop lent pour les besoins de l’IA.
Agir maintenant, ou payer deux fois plus tard
L’État français a une obsession : taxer, réguler, redistribuer. Face à la révolution de l’IA, cette posture est suicidaire. Pendant que nos voisins norvégiens — dont la Bourse flambe grâce à l’énergie et aux matières premières — capitalisent sur leurs atouts énergétiques, nous organisons des colloques sur le revenu universel.
La vraie priorité ? Accélérer le programme nucléaire, simplifier les procédures de raccordement des data centers, et créer un cadre fiscal attractif pour que les investisseurs tech s’installent en France plutôt qu’en Irlande ou aux Pays-Bas. Chaque année perdue, c’est une facture énergétique alourdie pour les entreprises, et des emplois à haute valeur ajoutée qui partent ailleurs.
L’IA va remodeler l’économie mondiale dans les dix prochaines années. La France a les atouts pour être au premier rang. Encore faut-il avoir l’électricité pour le faire.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste






