L’intelligence artificielle est présentée comme la révolution du siècle. Mais derrière les promesses, il y a une réalité que personne ne veut regarder en face : les data centers de l’IA consomment des quantités d’énergie colossales, et cette addition va atterrir quelque part. Spoiler : sur le contribuable et l’industriel européen.
2,8 % : La croissance mondiale prévue par l’OCDE en 2026 — un contexte de tensions géopolitiques qui rend d’autant plus critique la question de la souveraineté énergétique des nations.
L’IA ne tourne pas au soleil et à l’eau fraîche
Lisons bien la presse de ces derniers jours. D’un côté, Le Monde nous explique que les développeurs ne « n’écrivent plus une ligne de code » tant les agents IA autonomes ont pris le relais. De l’autre, l’OCDE alerte sur une croissance mondiale qui s’essouffle à 2,8 %, plombée par les conflits géopolitiques. Entre les deux, il y a un angle mort gigantesque : l’énergie nécessaire pour faire tourner cette révolution technologique.
Un grand modèle de langage comme GPT-4 ou ses équivalents consomme environ dix fois plus d’énergie qu’une simple recherche Google. Multiplié par des milliards de requêtes quotidiennes, le résultat est vertigineux. L’Agence Internationale de l’Énergie estime que les data centers mondiaux pourraient représenter plus de 1 000 térawattheures de consommation annuelle d’ici 2026 — soit davantage que la consommation totale du Japon. Ce n’est pas une projection alarmiste, c’est une trajectoire documentée.
Force est de constater que personne, ni à Bruxelles ni à Paris, n’a de réponse sérieuse à cette question simple : avec quelle électricité allons-nous alimenter cette IA dont tout le monde veut bénéficier ?
Le grand malentendu de la transition énergétique
Voilà où le bât blesse. Au moment précis où nos besoins électriques explosent sous l’effet de l’IA, de la réindustrialisation et de l’électrification des usages, le gouvernement français réduit de 162,5 millions d’euros le fonds vert destiné aux collectivités. C’est à la fois symbolique et révélateur d’une schizophrénie politique chronique : on promet la transition, on coupe les crédits.
Pendant ce temps, nos voisins allemands, après avoir sacrifié leur nucléaire sur l’autel de l’idéologie verte, se retrouvent avec une électricité industrielle parmi les plus chères d’Europe — entre 150 et 200 euros le mégawattheure selon les périodes. Les Suisses, eux, ont voté pour prolonger leurs centrales nucléaires. Les Néerlandais construisent deux nouveaux réacteurs. Et la France ? Elle tergiversait encore il y a deux ans, avant que la réalité économique ne la rattrape.
Le paradoxe est brutal : la France dispose d’un atout nucléaire historique, d’une filière EDF capable de produire une électricité bas-carbone compétitive, et elle a mis vingt ans à s’en souvenir. Chaque data center que Microsoft, Google ou Amazon installe en Suède plutôt qu’en France, c’est de la valeur ajoutée, des emplois et des recettes fiscales qui partent ailleurs.
Souveraineté numérique sans souveraineté énergétique : un oxymore
Je pense que nous vivons une erreur stratégique majeure. Vouloir une souveraineté numérique européenne — ce qui est une ambition légitime — sans sécuriser une base énergétique stable, abondante et bon marché, c’est construire une maison sans fondations.
Le VOO de Vanguard vient de franchir 1 000 milliards de dollars d’actifs sur le S&P 500 : les investisseurs mondiaux misent massivement sur la tech américaine. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ont l’énergie, les réseaux, la régulation souple et la profondeur de marché. L’Europe a les discours.
La vraie question n’est pas de savoir si l’IA va supprimer des emplois de développeurs. C’est de savoir si l’Europe sera capable de produire assez d’électricité, assez vite, assez bon marché, pour rester dans la course. Pour l’instant, la réponse me préoccupe.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste





