Une rupture soudaine des livraisons de terres rares, puis une pression durable sur les projets de diversification : l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a soumis ces deux scénarios aux représentants de ses pays membres lors d’un exercice organisé à Paris les 22 et 23 octobre. L’agence en a présenté les enseignements le 28 octobre, alors que les fabricants européens de moteurs, d’éoliennes et d’équipements industriels cherchent à réduire leur dépendance à des chaînes d’approvisionnement très concentrées.
Deux scénarios pour tester la réaction des États
Plus de 100 représentants des pays membres, spécialistes des marchés et industriels ont participé à cette rencontre de deux jours, selon le compte rendu publié par l’AIE le 28 octobre. La participation a doublé par rapport à la précédente édition de l’exercice.
La première simulation portait sur une interruption brutale des approvisionnements en terres rares. Les participants devaient apprécier les risques, envisager des réponses publiques et coordonner leurs réactions avec d’autres pays. Le second scénario examinait une difficulté moins spectaculaire, mais potentiellement durable : des conditions de marché compromettant la rentabilité de projets destinés à créer des fournisseurs alternatifs.
Cette distinction est essentielle. Une crise d’approvisionnement appelle des mesures immédiates, tandis que la diversification nécessite des investissements capables de résister aux variations de prix. L’AIE précise qu’il s’agissait d’exercices et de négociations simulées, et non de l’annonce d’une pénurie effective ou d’un mécanisme international d’urgence déjà adopté.
Le raffinage, les aimants et les compétences au cœur du problème
La deuxième journée a porté sur les terres rares et le tungstène, utilisé notamment dans certains équipements industriels, énergétiques et de défense. Les groupes de travail ont examiné des projets de diversification et les instruments susceptibles de les soutenir. Deux outils analytiques de l’AIE, un tableau de bord sur les minerais critiques et un simulateur de politiques publiques, ont été mobilisés pour comparer les possibilités industrielles et leurs coûts.
Les discussions ont également identifié des dépendances qui dépassent l’accès aux gisements : technologies spécialisées, produits chimiques, équipements de transformation et savoir-faire peuvent devenir des goulets d’étranglement. Une mine supplémentaire ne garantit donc pas, à elle seule, la livraison d’un aimant utilisable par un fabricant de moteurs électriques.
Le constat rejoint les préoccupations françaises. Dans un entretien rapporté par Reuters le 28 octobre, Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques, estime qu’une diversification significative pourrait être obtenue en trois à cinq ans si les projets engagés sont accélérés. Il souligne toutefois que la fabrication des aimants pourrait rester un point de blocage. Cet horizon est une appréciation prospective, conditionnée à la réalisation des investissements.
Pourquoi les filières énergétiques françaises sont concernées
Certains équipements éoliens et moteurs électriques utilisent des aimants permanents à base de terres rares. Les ruptures de livraison ou les restrictions commerciales peuvent affecter les coûts, les délais de fabrication et la continuité des chaînes industrielles. Le risque porte d’abord sur les industriels et leurs fournisseurs ; il ne se traduit pas automatiquement par une hausse immédiate des factures d’électricité.
L’Union européenne dispose déjà d’un cadre de réduction des dépendances. Son règlement sur les matières premières critiques fixe pour 2030 des références de capacité européenne correspondant à 10 % des besoins annuels pour l’extraction, 40 % pour la transformation et 25 % pour le recyclage. Il prévoit également de limiter la concentration des approvisionnements auprès d’un même pays tiers. Ces objectifs s’inscrivent dans une stratégie de long terme, distincte de l’exercice parisien.
Pour les industriels français, l’enjeu est de sécuriser plusieurs maillons à la fois : contrats d’approvisionnement, séparation des terres rares, production d’alliages, fabrication d’aimants et recyclage. Les projets français et européens doivent aussi pouvoir tenir économiquement lorsque les cours évoluent.
Vers une procédure d’urgence internationale ?
L’AIE indique travailler avec ses membres à la possibilité d’une procédure structurée de réponse aux crises sur les minerais critiques, en s’appuyant sur son expérience de la sécurité pétrolière. Aucun calendrier d’adoption ni dispositif obligatoire de mobilisation de stocks n’a été annoncé à l’issue de la rencontre.
La préparation internationale avance donc sur deux fronts : mieux coordonner les réactions à une rupture et rendre viables les filières alternatives avant qu’une crise ne survienne. Pour la transition énergétique européenne, la robustesse des approvisionnements dépendra autant de cette organisation que de la mise en service effective de nouvelles capacités industrielles.






