Réacteurs à l’arrêt, réseau ferroviaire menacé, antennes muettes : les vagues de chaleur de l’été 2026 ont mis à nu la fragilité de nos infrastructures vitales. Pour les protéger, encore faut-il savoir précisément où elles se trouvent lorsqu’il s’agit de réseaux enterrés. D’où l’urgence de combler les angles morts de leur cartographie en tirant parti des derniers outils numériques.
Les infrastructures en première ligne
L’été 2026 et ses 53 jours de vague de chaleur étalés sur trois épisodes ont d’abord mis à l’épreuve la production d’électricité nucléaire qui dépend en partie de la fraîcheur des cours d’eau. Lorsque la température des fleuves dépasse un certain seuil (28 °C pour la Garonne à Golfech) ou que leur débit s’amenuise, les règles de protection de l’environnement interdisent aux centrales nucléaires de rejeter de l’eau chaude. Résultat, trois réacteurs – à Golfech, au Bugey et à Chooz – ont dû s’arrêter en juillet faute de capacité de refroidissement suffisante, et sept autres ont été contraints de réduire la voilure. Si le système électrique a tenu bon au fil de l’été, il n’en a pas moins perdu 10 TWh de production nucléaire en trois mois, soit l’équivalent de 3 % d’une année de production. Dans le même temps, les fortes chaleurs ont fait exploser deux transformateurs RTE dans le Finistère, privant d’électricité quelque 120 000 foyers au plus fort de l’incident, tandis que des pannes liées à la surchauffe des réseaux souterrains affectaient plusieurs agglomérations.
Les transports n’ont pas été épargnés non plus. Après les tempêtes hivernales, la SNCF a subi la canicule de plein fouet : rails dilatés, caténaires fragilisées, ballast dispersé, suppressions de trains en série… Le groupe accuse d’ores et déjà un manque à gagner de 80 millions d’euros pour la seule saison estivale – et de 180 millions pour l’année 2026 au 1er octobre –, c’est-à-dire sans compter le coût des réparations. À cela s’ajoutent les ravages des incendies, attisés par des vents forts et la sécheresse des sols, qui se sont multipliés de la Bretagne à la Corse et ont durement affecté les télécoms. Le mégafeu qui a dévasté la Gironde fin juillet a ainsi endommagé ou détruit 1 200 poteaux électriques et 80 km de fibre, mis hors service plusieurs antennes Orange et Free, et privé d’internet plus de 5 000 clients…
Le constat est lourd de conséquences : les infrastructures actuelles ont été conçues selon des critères climatiques aujourd’hui surannés et dont les marges de sécurité ne sont plus tenables. Un point de vulnérabilité qui ne peut être pris à la légère à en croire Antoine Dumurgier, CEO de Sogelink, qui développe des solutions numériques dédiées aux infrastructures. « Ces multiples incidents nous rappellent l’importance de disposer de réseaux robustes, capables de fonctionner efficacement sous cette nouvelle donne climatique », signale-t-il. Les sinistres survenus dans le Finistère et en Gironde à quelques semaines d’écart en donnent la mesure. Mais par où commencer ? Si certains phénomènes ne peuvent être évités, d’autres peuvent être anticipés, à condition de disposer d’une identification géographique précise et efficace des infrastructures à risque.
« Savoir d’où l’on part »
Voilà des années que l’alerte est lancée tour à tour par les secteurs public et privé. Déjà en mars 2024, la Cour des comptes reprochait à SNCF Réseau de ne pas disposer « des outils nécessaires à l’identification et à la mesure des coûts générés par le changement climatique ». En janvier 2026, le CESE appelait aussi à investir massivement dans la résilience des infrastructures face aux aléas climatiques, en s’appuyant sur une cartographie actualisée du patrimoine. Les gestionnaires ont répondu à l’appel en engageant des travaux d’envergure, de l’enfouissement de lignes à la modernisation des postes électriques, en passant par le renforcement des installations de refroidissement des centrales. Ces efforts ont déjà payé : en témoigne la résilience de la centrale de Civaux grâce à l’installation de quatre tours aéroréfrigérantes qui permettent de rejeter dans la Vienne une eau moins chaude que celle prélevée. Mais ils doivent s’accélérer et s’orienter vers le plus urgent. « Pour s’adapter en effet, encore faut-il savoir d’où l’on part, et disposer pour cela d’une donnée patrimoniale fine, fiable et exploitable, ce qui n’est pas toujours le cas pour des réseaux enterrés de très longue date », rappelle Antoine Dumurgier.
Cette exigence est née sous l’impulsion de la réforme dite « anti-endommagement » – votée en 2010 dans le cadre de la loi Grenelle 2 – dont l’objectif était alors moins climatique que sécuritaire : limiter les accidents de chantier en obligeant les exploitants à localiser leurs ouvrages sensibles avec une précision dite de « classe A », soit une incertitude de moins de 40 cm pour un réseau rigide, 50 cm pour un réseau flexible. La pièce maîtresse de ce dispositif est le Plan de corps de rue simplifié (PCRS), une sorte de Google Maps unique et détaillé des voiries et réseaux enterrés qui doit servir de référence commune à tous les exploitants. Or « la fiabilité du PCRS dépend aussi de la précision de la donnée elle-même », avertit encore Antoine Dumurgier, et les canalisations ou câbles anciens qui ne sont pas encore déclarés en classe A « se paient en risque opérationnel » en temps de sécheresse. Plutôt que d’envoyer des équipes spécialisées relever des milliers de kilomètres de réseau, solution coûteuse et lente, le patron de Sogelink appelle de ses vœux un recours accru à l’imagerie moderne traitée par l’intelligence artificielle (IA) permettant de préciser automatiquement l’emplacement des réseaux.
Le triptyque « cartographie commune, précision de la donnée, exploitation opérationnelle » a déjà fait ses preuves en matière de résilience. En Nouvelle-Aquitaine, une expérimentation menée par PIGMA et la société Kermap a permis, en combinant IA et images satellitaires, d’identifier à Mont-de-Marsan 47 zones supplémentaires à actualiser dans le PCRS, soit 45 % de surfaces en plus par rapport aux secteurs déjà repérés. Même logique chez Orange, qui utilise les outils d’IA d’Alteia (segmentation sémantique) pour automatiser l’inventaire de ses équipements à partir d’images PCRS à haute résolution. L’éditeur annonce une réduction de 90 % du temps d’analyse et une précision de 95 %. Autant de gains à croiser avec la carte des aléas climatiques afin de repérer les équipements les plus exposés et orienter les investissements vers les points de vulnérabilité prioritaires. Reste à passer à l’échelle, et le calendrier n’y aide pas : le projet de loi sur la résilience des infrastructures critiques, adopté par le Sénat en mars 2025, a été retiré de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le 6 octobre, sans nouvelle date prévue. En attendant, l’enfouissement de 115 000 km de câbles de fibre optique encouragé par InfraNum et la Banque des territoires est estimé à 9,9 milliards d’euros.






