Des scientifiques ont détecté des traces de toxines végétales sur des pointes de flèches en pierre utilisées par des chasseurs-cueilleurs d’Afrique du Sud il y a environ 60 000 ans. Cette découverte constitue la plus ancienne preuve connue de flèches empoisonnées, repoussant de plusieurs milliers d’années l’existence de cette technique de chasse sophistiquée par rapport à ce qui était admis jusque-là.
L’étude a été publiée le 7 janvier 2026 dans la revue Science Advances. Elle porte la signature de Sven Isaksson, auteur principal et professeur d’archéologie de laboratoire à l’Université de Stockholm, et de Marlize Lombard, professeure au Palaeo-Research Institute de l’Université de Johannesburg.
Du quartz d’Umhlatuzana au poison du gifbol
Les pointes proviennent de l’abri sous roche d’Umhlatuzana, dans la province du KwaZulu-Natal, en Afrique du Sud, excavé en 1985. Sur 216 pointes fouillées à l’époque, 10 présentant des résidus visibles ont été retenues pour analyse. Cinq d’entre elles ont révélé des traces d’alcaloïdes végétaux toxiques, la buphandrine et l’épibuphanisine, deux composés qui ne proviennent que de la famille des Amaryllidaceae.
Selon les chercheurs, la source la plus probable est Boophone disticha, une plante à bulbe surnommée localement « poison bulb » ou « pincushion bulb », encore utilisée par des chasseurs traditionnels de la région. Des analyses microchimiques et biomoléculaires ciblées ont permis de retrouver ces traces malgré leur âge : les toxines interagissent bien avec les surfaces minérales du quartz, ce qui a favorisé leur conservation sur des millénaires.
Une pensée de cause à effet
Le poison n’agissait pas instantanément. Isaksson explique que dans la chasse par harcèlement, les flèches empoisonnées ne tuaient généralement pas la proie instantanément, et que le poison aidait plutôt les chasseurs à réduire le temps et l’énergie nécessaires pour traquer et épuiser un animal blessé.
Comprendre qu’une substance appliquée sur une flèche affaiblirait l’animal des heures plus tard supposait une capacité d’anticipation. Isaksson y voit la preuve que les humains préhistoriques possédaient des capacités cognitives avancées, une connaissance culturelle complexe et des pratiques de chasse bien développées.
Lombard partage cette lecture : ces chasseurs à l’arc, dit-elle, possédaient un système de connaissances leur permettant d’identifier, d’extraire et d’appliquer efficacement des exsudats végétaux toxiques, et devaient aussi comprendre l’écologie de leurs proies pour savoir que l’effet du poison serait différé.
Pour vérifier la solidité de leurs conclusions, les auteurs ont aussi examiné quatre pointes de flèches vieilles de 250 ans, collectées en Afrique du Sud et rapportées en Suède. L’analyse a révélé les mêmes alcaloïdes toxiques, ce qui suggère une continuité dans l’usage traditionnel de ce poison.
Isaksson y voit un élément déterminant pour la datation : trouver la même substance sur du matériel préhistorique et historique a permis d’établir que ces composés sont chimiquement assez stables pour survivre aussi longtemps dans le sol.
Avant cette découverte, la plus ancienne preuve directe de poison sur une arme de chasse provenait de flèches à pointe d’os trouvées dans une tombe égyptienne, datées de 4 431 à 4 000 ans avant le présent, l’échelle de référence utilisée en archéologie et fixée à l’année 1950. Une autre trace remontait à la grotte de Kruger, en Afrique du Sud, datée d’environ 6 700 ans avant le présent.
Des indices plus anciens, mais indirects, existaient déjà : à Border Cave, toujours dans le KwaZulu-Natal, un bâton portant des traces de poison pourrait remonter à 35 000 ans, aux côtés d’un applicateur daté de 24 000 ans et d’un morceau de cire d’abeille de 35 000 ans qui aurait pu servir d’adhésif pour fixer une pointe. Aucun de ces objets, cependant, ne prouvait directement l’usage du poison sur une arme, contrairement aux pointes d’Umhlatuzana.
Pour l’archéologue Ludovic Slimak, du Centre national de la recherche scientifique et de l’Université Paul Sabatier de Toulouse, non impliqué dans l’étude, cette découverte confirme que l’arc et la flèche formaient une technologie caractéristique de la diffusion des humains à travers le globe.
Il y voit aussi un marqueur cognitif distinguant les chasseurs-cueilleurs d’Homo sapiens d’autres hominidés comme les Néandertaliens. Il résume que cela renforce l’idée que l’arc n’est pas une invention tardive, mais une technologie fondamentale et complexe dont les origines remontent à au moins 80 000 ans en Afrique et en Asie, et qui a ensuite accompagné l’arrivée d’Homo sapiens en Europe vers 54 000 ans.
Justin Bradfield, professeur associé au Palaeo-Research Institute de l’Université de Johannesburg, également extérieur à l’étude, rappelle que les archéologues supposaient déjà que les populations du Pléistocène tardif connaissaient les toxines végétales et les employaient pour la chasse, mais que les preuves directes restaient rares. Il salue le travail mené sur des résidus minuscules, préservés par hasard depuis des dizaines de millénaires.
Isaksson et son équipe comptent désormais explorer d’autres sites prometteurs en Afrique du Sud pour mesurer l’ampleur réelle de l’usage des flèches empoisonnées à cette époque.






