Entre 2000 et 2024, la République Démocratique du Congo a exporté entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel dissimulé dans les expéditions d’hydroxyde de cobalt destinées à la Chine. Une étude publiée en 2024 dans Nature Communications révèle que moins de 10% de cet uranium a été déclaré aux autorités internationales. Le phénomène expose une faille majeure dans les processus hydrometallurgiques de concentration du cobalt, minerai critique pour les batteries lithium-ion qui équipent les véhicules électriques.
Comment l’uranium s’infiltre dans les batteries de vos véhicules électriques
La co-minéralisation, un problème chimique ignoré depuis 20 ans
Dans la Ceinture de Cuivre de Katanga, l’uranium et le cobalt partagent les mêmes gisements géologiques. Contrairement à l’idée reçue qui confine l’uranium au seul site de Shinkolobwe, ce radioélément se trouve co-minéralisé avec le cobalt dans la plupart des minerais de la région. Un mémorandum confidentiel de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique datant de 2009 indiquait déjà que « l’uranium était présent en quantités significatives dans la plupart des minerais de cobalt de Katanga », selon l’enquête Lighthouse Reports. Pourtant, aucune mesure de séparation systématique n’a été mise en place. La RDC produit aujourd’hui plus de 150 000 tonnes de cobalt par an, soit deux tiers de l’approvisionnement mondial, alimentant directement la fabrication des batteries pour la transition énergétique.
Les circuits hydrometallurgiques qui concentrent l’uranium sans le déclarer
Les procédés hydrometallurgiques utilisés pour extraire le cobalt reposent sur des bains acides qui dissolvent simultanément le cobalt et l’uranium. En raison de leurs comportements chimiques similaires, les deux éléments suivent les mêmes étapes de concentration. Sans circuit de séparation dédié, l’uranium se retrouve concentré dans l’hydroxyde de cobalt exporté. Sébastien Philippe, assistant professor à l’University of Wisconsin-Madison et auteur principal de l’étude, explique que « l’uranium est extrait, concentré et exporté via la chaîne d’approvisionnement du cobalt de la RDC ». Le problème s’aggrave avec l’intensification de la production : 95% du cobalt congolais est acheminé vers la Chine, qui raffine 80% de l’approvisionnement mondial.
Impact sur le coût final et la sécurité des chaînes d’approvisionnement
L’uranium non déclaré pose un double problème économique et sécuritaire. D’abord, il complique la traçabilité des minerais critiques, rendant impossible toute certification environnementale ou sociale fiable. Ensuite, il expose les raffineries à des risques de contamination radioactive non maîtrisés, susceptibles d’augmenter les coûts de traitement et de gestion des déchets. Entre 1 000 et 4 000 tonnes supplémentaires d’uranium ont été rejetées dans les résidus miniers sous des formes facilement mobilisables, créant des passifs environnementaux à long terme. Ces coûts cachés se répercutent potentiellement sur le prix final des batteries, alors que la compétitivité du véhicule électrique repose sur la maîtrise de cette chaîne d’approvisionnement.
Pourquoi les raffineries chinoises n’ont jamais séparé cet uranium
L’usine Kokkola Chemicals, première révélation (2010-2017)
Entre 2010 et 2017, l’usine finlandaise Kokkola Chemicals a déclaré et vendu de l’uranium récupéré lors de la purification de produits cobaltifères d’origine congolaise. Elle reste à ce jour l’une des rares installations européennes à avoir publiquement reconnu cette récupération. En Chine, aucune raffinerie n’a publié de données similaires, malgré le traitement de volumes vingt fois supérieurs. L’absence de déclaration ne signifie pas forcément une ignorance du problème, mais révèle un vide réglementaire majeur. Les chercheurs de Nature Communications soulignent que « ces découvertes identifient une lacune substantielle dans la comptabilité nucléaire et la surveillance environnementale au sein d’une chaîne d’approvisionnement de minéraux critiques ».
Absence de normes techniques de séparation uranium-cobalt
Aucune norme internationale n’impose aux raffineries de cobalt la séparation systématique de l’uranium. Les protocoles de l’AIEA couvrent les matières nucléaires déclarées, mais ne s’appliquent pas aux minerais industriels non radioactifs selon leur classification officielle. L’hydroxyde de cobalt, considéré comme produit métallurgique standard, échappe ainsi aux contrôles. Cette faille réglementaire s’explique par la méconnaissance historique de la co-minéralisation à l’échelle industrielle. Depuis l’amendement au code minier de la RDC en 2002, l’uranium est officiellement classé comme matériau restreint, interdisant ses exportations. Pourtant, le flux clandestin via le cobalt a continué pendant 22 ans sans détection efficace.
Enjeux pour la transition énergétique et le coût des batteries
La révélation de ces exportations clandestines intervient à un moment critique pour la transition énergétique mondiale. Les constructeurs automobiles dépendent massivement du cobalt congolais pour leurs batteries, sans visibilité réelle sur la composition radiologique de leurs approvisionnements. La mise en conformité des chaînes d’approvisionnement nécessitera des investissements lourds : installation de détecteurs de radioactivité, circuits de séparation uranium-cobalt, gestion des résidus radioactifs. Ces coûts additionnels pourraient ralentir la baisse des prix des batteries, objectif central pour démocratiser le véhicule électrique. Par ailleurs, les 1 000 à 4 000 tonnes d’uranium abandonnées dans les résidus miniers constituent une bombe environnementale à retardement, comparable aux défis d’approvisionnement des grandes infrastructures énergétiques africaines. La mobilisation de cet uranium par les eaux de ruissellement pourrait contaminer durablement les écosystèmes de Katanga, région agricole majeure de la RDC. L’avenir de la transition énergétique passe désormais par une refonte complète des protocoles de traçabilité et de séparation dans l’industrie du cobalt.






