Par Jean-Baptiste Giraud
L’Allemagne vient d’enterrer officiellement le SCAF, le programme de chasseur du futur censé remplacer Rafale et Eurofighter à l’horizon 2040. Derrière ce fiasco politico-industriel se cache une réalité que personne ne veut regarder en face : l’Europe est incapable de produire une filière de défense intégrée, et ce sont les contribuables — et notre souveraineté énergétique et technologique — qui en paient le prix.
9 ans
Neuf ans de négociations et de milliards engloutis pour aboutir à un arrêt pur et simple du programme SCAF franco-allemand.
Quand l’ingénierie politique sabote l’ingénierie industrielle
Il faut appeler les choses par leur nom. Le SCAF n’est pas mort d’un problème technique. Dassault Aviation sait construire des avions de combat — le Rafale le prouve chaque jour sur les théâtres d’opération et sur les carnets de commandes export. Airbus, de son côté, sait intégrer des systèmes complexes à l’échelle continentale. Ce qui a tué le SCAF, c’est l’incapacité chronique des États européens à définir une gouvernance industrielle claire, à répartir les workshares sans que chaque partenaire ne cherche à maximiser sa part du gâteau au détriment du projet commun.
C’est la même maladie qui gangrène nos projets énergétiques européens. On veut construire des réseaux électriques interconnectés, des corridors hydrogène, des gigafactories de batteries — mais dès qu’il s’agit de décider qui finance quoi, qui contrôle quoi, qui assume les risques, le consensus vole en éclats. L’Allemagne a torpillé sa propre filière nucléaire pour des raisons idéologiques, et elle a passé dix ans à nous expliquer que les énergies renouvelables suffiraient. Résultat : elle brûle du charbon et importe du gaz russe à prix d’or. Ses industries lourdes fuient vers les États-Unis ou l’Asie.
La souveraineté technologique ne s’improvise pas
Ce que le SCAF révèle en creux, c’est le vide sidérant de notre souveraineté technologique dans les secteurs critiques. Un chasseur de sixième génération, ce n’est pas seulement un appareil volant. C’est un système de systèmes : capteurs hypersophistiqués, traitement de données en temps réel, intelligence artificielle embarquée, communication sécurisée. Autant de briques technologiques qui exigent des investissements massifs, des décisions rapides et une vision industrielle cohérente sur vingt ans.
Or force est de constater que l’Europe délègue encore massivement ces briques aux Américains — NVIDIA pour les puces IA, AWS ou Azure pour le cloud souverain qui ne l’est pas vraiment, et SpaceX pour mettre ses satellites en orbite. Pendant ce temps, la France, seule puissance nucléaire civile et militaire de l’UE, peine à financer le renouvellement de sa flotte de réacteurs à la vitesse nécessaire. EDF annonce les nouveaux EPR2, mais les calendriers glissent et les budgets débordent. Les data centers qui alimenteront demain l’IA industrielle cherchent de l’électricité décarbonée, pilotable, abondante — exactement ce que le nucléaire peut offrir. Mais encore faut-il construire.
Le vrai coût de l’indécision européenne
Je ne suis pas nostalgique du protectionnisme à l’ancienne. Mais il y a une différence fondamentale entre le libre-échange entre partenaires équilibrés et la vassalisation technologique par défaut. Quand Berlin annule le SCAF, ce n’est pas un simple couac de programme — c’est un signal envoyé aux investisseurs, aux ingénieurs et aux États tiers : l’Europe ne tient pas ses engagements industriels.
La vraie transition énergétique et technologique du XXIe siècle se jouera sur la capacité à produire de l’électricité en quantité industrielle, à maîtriser les semi-conducteurs et à déployer l’IA dans nos systèmes de défense et d’infrastructure. Chaque année perdue en bavardages interministériels est une année gagnée par nos concurrents. Le contribuable français mérite mieux qu’un musée des grands projets avortés.
Jean-Baptiste Giraud
Éditorialiste






