Manganèse, le métal oublié des batteries du futur

L’Europe peut multiplier ses sources d’extraction et signer des partenariats miniers sur trois continents, si la transformation reste à Pékin, la souveraineté n’est qu’une façade.

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Manganèse, le métal oublié des batteries du futur © L'EnerGeek

Il n’a ni le glamour du lithium ni l’aura sulfureuse du cobalt. Le manganèse ne fait pas la une : il ne déclenche ni reportages spectaculaires ni débats éthiques enflammés. Il n’est pas rare, il est même banal, présent dans l’acier, dans les piles, dans la croûte terrestre en quantité confortable. Et pourtant, ce métal discret pourrait redéfinir la géopolitique des batteries au cours des cinq prochaines années, avec des conséquences directes pour la souveraineté industrielle européenne. La France, dans cette partie qui se joue, détient un atout de premier ordre : Eramet, qui via sa filiale gabonaise figure dans le top 3 de la production mondiale.

Pour comprendre pourquoi, il faut descendre dans la chimie des cathodes, là où se décide la valeur d’une batterie. Les batteries lithium-ion qui équipent aujourd’hui la majorité des véhicules électriques se rangent en deux grandes familles. Les NMC (nickel, manganèse, cobalt) offrent une haute densité énergétique, donc de l’autonomie, mais elles contiennent du cobalt, un métal dont près de 70 % de la production mondiale sort de République démocratique du Congo, avec la fragilité que cela suppose. Les LFP (lithium, fer, phosphate) présentent l’avantage inverse : sans cobalt, robustes et bon marché, mais une densité énergétique plus faible qui rogne l’autonomie.

C’est dans l’espace laissé entre ces deux familles que s’est glissée une troisième voie : la chimie LMFP, pour lithium-manganèse-fer-phosphate. Ses promesses sont sérieuses. Une autonomie supérieure aux LFP classiques, l’absence de cobalt et de nickel, un coût de production contenu, une sécurité thermique excellente. En clair, presque tous les défauts corrigés sans renoncer au prix. CATL, le géant chinois qui domine le marché mondial, a officiellement présenté sa nouvelle génération LMFP en avril 2026. Quand le premier fabricant de la planète sort du laboratoire pour annoncer une production de série, ce n’est plus une hypothèse de chercheur : la course technologique est lancée, et les constructeurs automobiles suivront.

Si cette chimie s’impose, et les signaux industriels convergent dans ce sens, la demande mondiale de manganèse de qualité batterie va changer d’échelle. L’Agence internationale de l’énergie estime que la demande globale en matières premières critiques pourrait être multipliée par six d’ici 2040. Un métal hier abondant et bon marché entrerait alors dans une logique de tension sur l’approvisionnement qu’il n’a jamais connue. Le paradoxe est là : ce n’est pas la rareté géologique qui crée la valeur, c’est une demande industrielle soudaine couplée à un goulot d’étranglement.

Où est le manganèse ?

La géographie du manganèse est plus clémente que celle du cobalt ou des terres rares. L’Afrique du Sud détient les plus grandes réserves de minerai à haute teneur, suivie du Gabon, de l’Australie et du Brésil. L’extraction, en somme, est relativement diversifiée, et c’est une bonne nouvelle. Mais elle ne suffit pas. Car le point critique se situe en aval : le raffinage et la transformation du manganèse en sulfate de qualité batterie sont très largement concentrés en Chine, qui contrôle l’essentiel de cette étape clé.

C’est exactement le schéma que le Critical Raw Materials Act européen a identifié et cherche à corriger. L’Europe peut multiplier ses sources d’extraction et signer des partenariats miniers sur trois continents, si la transformation reste à Pékin, la souveraineté n’est qu’une façade. On déplace le verrou, on ne le fait pas sauter. Le manganèse illustre ce piège avec une netteté presque pédagogique : un métal disponible en quantité, mais une chaîne de valeur verrouillée là où elle compte vraiment.

Sur ce terrain, la France tient une carte qu’elle sous-estime. Eramet, via sa filiale Comilog, est l’un des trois premiers producteurs mondiaux, avec une mine en activité depuis trente ans à Moanda, au Gabon. Le 11 mai 2026, à Nairobi, un accord a été signé entre le président gabonais Brice Oligui Nguema et Christel Bories, PDG d’Eramet : calendrier de transformation locale du minerai, modernisation de la ligne du Transgabonais opérée par Setrag, intention du Gabon d’entrer au capital du groupe. Au-delà des termes, le signal est politique. Un pays producteur et un industriel français décident d’ancrer ensemble une partie de la chaîne de valeur sur le sol africain, plutôt que d’expédier le minerai brut vers l’Asie.

Si la chimie LMFP devient le standard dominant des batteries de prochaine génération, Comilog se retrouve en position de fournisseur stratégique d’un métal dont personne ne parlait il y a cinq ans. La vraie question n’est donc pas de savoir si le manganèse gabonais sera demandé : il le sera. Elle est de savoir qui en captera la valeur, et surtout où s’effectuera la transformation. C’est là, et nulle part ailleurs, que se gagne ou se perd la souveraineté.

L’Europe a-t-elle une carte à jouer ?

Sur le papier, oui. Parmi les 47 projets stratégiques retenus par l’Union pour un total de 22,5 milliards d’euros, plusieurs couvrent le périmètre lithium-nickel-cobalt-manganèse-graphite dédié aux batteries. Des projets de raffinage de manganèse voient le jour en Europe centrale et dans les pays nordiques. Sur le terrain, c’est une autre affaire : leur montée en puissance industrielle prendra plusieurs années, et pendant ce temps la dépendance demeure entière.

Le recyclage, lui, est régulièrement brandi comme la solution miracle. La réalité est plus prosaïque. Les volumes de batteries réellement disponibles au recyclage ne deviendront significatifs que dans quinze à vingt ans, lorsque les premières générations de véhicules électriques de masse arriveront en fin de vie. D’ici là, la production primaire reste incontournable. Et pour le manganèse, dont la teneur dans les nouvelles cathodes LMFP est précisément appelée à grimper, l’argument du recyclage arrive trop tard pour répondre au pic de demande.

Le manganèse est le métal silencieux d’une révolution technologique dont presque personne ne parle encore. Dans dix ans, il y a fort à parier qu’on en parlera beaucoup, mais en réaction plutôt qu’en anticipation, une fois la dépendance installée. Ce serait, une fois de plus, le scénario classique de la politique industrielle européenne face aux matières premières critiques : comprendre tard, agir plus tard encore. La France, pour une fois, a les moyens d’écrire une autre histoire. Encore faut-il qu’elle regarde le bon métal, et qu’elle le regarde à temps.

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