Le Groupe SEB est l’un des groupes les plus engagés en matière d’écoconception, de réparabilité et de durabilité de ses produits. Il va souvent au-delà des exigences réglementaires. Pourtant, l’empilement de normes environnementales portées par les mouvements écologistes à Bruxelles et à Paris pèse chaque année davantage sur ses coûts de production. On ne peut pas applaudir la transition écologique d’un côté et déplorer les plans de restructuration de l’autre. Les deux sont liés. Il est temps de l’admettre.
Une accumulation de normes environnementales
Le Groupe SEB vient de publier ses résultats annuels 2025. Des ventes de 8,17 milliards d’euros, en légère croissance organique, mais un résultat opérationnel en recul de 25 %, tombé à 601 millions d’euros. Face à cette situation, Stanislas de Gramont, directeur général, a annoncé le lancement du plan Rebond, un programme de transformation qui prévoit notamment 200 millions d’euros d’économies ciblées pour retrouver la trajectoire de croissance rentable du groupe. Dans les jours qui viennent, certaines voix ne manqueront pas de s’élever pour dénoncer ce plan et ses conséquences sur l’emploi. Parmi elles, probablement, celles-là mêmes qui ont contribué à créer les conditions qui l’ont rendu nécessaire.
Car il faut regarder la réalité en face. Depuis une quinzaine d’années, l’agenda réglementaire européen en matière environnementale s’est considérablement étoffé, largement sous l’impulsion des mouvements écologistes et des ONG qui exercent une influence croissante sur les institutions bruxelloises et les gouvernements nationaux. Taxonomie verte, directive sur le reporting de durabilité, exigences accrues en matière de réparabilité et d’écoconception, encadrement des substances chimiques, obligations de traçabilité des matériaux, indices de durabilité. Chacune de ces mesures, prise isolément, peut se défendre. Chacune répond à une préoccupation légitime. Mais leur accumulation, à un rythme que les cycles industriels ne permettent pas toujours d’absorber, produit un effet de surcharge qui pèse directement sur la compétitivité des entreprises européennes.
Le groupe SEB : fleuron industriel à la pointe de la RSE
Le Groupe SEB est particulièrement bien placé pour illustrer ce paradoxe. Voilà un groupe qui investit massivement dans l’écoconception de ses produits depuis des années. Qui travaille sur la durabilité et la réparabilité de ses appareils bien au-delà de ce que la loi exige. Qui a fait de la réduction de son empreinte carbone un axe stratégique. Qui propose des pièces détachées et des services de réparation pour prolonger la durée de vie de ses produits. En matière de responsabilité environnementale, peu de groupes industriels de cette taille peuvent se prévaloir d’un bilan aussi solide et aussi constant dans le temps.
Et pourtant, c’est ce même groupe qui doit aujourd’hui lancer un plan de restructuration de 200 millions d’euros. Non pas parce qu’il aurait négligé la transition écologique, bien au contraire, mais parce que le coût cumulé des normes qu’on lui impose, ajouté aux charges sociales, à la fiscalité et à la pression concurrentielle internationale, finit par éroder ses marges au point de rendre la situation intenable. Il y a quelque chose de profondément contradictoire dans le fait de demander toujours plus à ceux qui font déjà le plus, tout en laissant la porte ouverte à des concurrents qui ne font rien ou presque en matière environnementale.
La désindustrialisation de la France : une mauvaise nouvelle pour l’écologie
C’est là que le rôle des mouvements écologistes mérite d’être questionné. Non pas dans leurs objectifs, qui sont pour la plupart légitimes et partagés, mais dans leur méthode et leur rythme. Pousser à l’adoption de normes toujours plus ambitieuses sans se préoccuper de leur impact sur la compétitivité industrielle, c’est prendre le risque de détruire exactement ce que l’on prétend vouloir transformer. Un industriel qui ferme son usine en France ne pollue plus sur le territoire national, certes. Mais la production se déplace vers des zones où les standards environnementaux sont bien moins exigeants, et le bilan carbone global n’y gagne rien. C’est le mécanisme bien connu des fuites de carbone, documenté par de nombreux économistes, mais que les promoteurs de la surenchère normative préfèrent souvent ignorer.
Le secteur du petit équipement domestique illustre parfaitement ce phénomène. Les produits importés à bas coût qui arrivent massivement sur le marché européen via les plateformes en ligne ne sont pas soumis aux mêmes exigences de réparabilité, d’écoconception ou de traçabilité que ceux fabriqués par le Groupe SEB. Le consommateur se retrouve face à un choix biaisé : un produit européen plus cher parce que conforme à des normes exigeantes, ou un produit importé moins cher qui échappe largement à ces mêmes normes. L’intention initiale était de tirer le marché vers le haut. Le résultat concret est de pénaliser ceux qui jouent le jeu.
La transition écologique, oui, mais réfléchie
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à la transition écologique. Le dérèglement climatique est une réalité qui appelle des réponses ambitieuses et coordonnées. Mais l’ambition ne doit pas se confondre avec la précipitation, ni la rigueur avec la rigidité. Une transition écologique bien menée est une transition qui embarque l’industrie plutôt que de la contraindre jusqu’à l’asphyxie. Cela suppose d’adopter les normes à un rythme compatible avec les capacités d’adaptation des entreprises. Cela suppose d’assurer la réciprocité commerciale pour que les industriels européens ne soient pas les seuls à supporter le coût de la vertu. Cela suppose, enfin, de réaliser systématiquement des études d’impact sérieuses avant d’imposer de nouvelles obligations, en intégrant la dimension compétitivité au même niveau que la dimension environnementale.
Le plan Rebond du Groupe SEB est un acte de responsabilité managériale. Mais il est aussi, qu’on le veuille ou non, la conséquence d’un environnement réglementaire qui a été construit sans tenir suffisamment compte de ses effets sur ceux qui produisent. Les mouvements écologistes ont obtenu beaucoup ces dernières années en matière de réglementation. Il serait temps qu’ils acceptent aussi de regarder les conséquences concrètes de ce qu’ils ont contribué à mettre en place. La transition écologique ne réussira pas contre l’industrie. Elle ne réussira qu’avec elle. Et pour cela, il faudra accepter que la compétitivité n’est pas un gros mot, mais la condition même de la pérennité des entreprises qui peuvent porter cette transition.






