En cette fin d’année, la situation économique de l’Union européenne inquiète. Les prévisions de la Commission européenne tablent sur une croissance du PIB de 0,9 % dans l’UE et de 0,8 % dans la zone euro en 2024. Jean-Marc Jancovici, dont l’analyse se fonde sur des indicateurs physiques, va même plus loin. Selon lui, « l’Europe est entrée dans une forme de récession ». Une des causes de cette situation est la politique de sanctions de l’UE contre la Russie, notamment les sanctions énergétiques. Celles-ci visent à affaiblir l’économie russe afin de rendre la guerre contre l’Ukraine plus difficile à financer. Hélas, par un effet boomerang, ces sanctions affectent les économies européennes au moins autant que l’économie russe.
Selon le Figaro, « les importations de gaz en provenance de la Russie ont chuté de 45 % en 2021 à moins de 15 % aujourd’hui » Parallèlement à cet effort considérable pour se passer du gaz russe, l’UE a décidé en 2022 un embargo complet sur le pétrole brut importé de Russie par voie maritime. Elle a renoncé ainsi à 90% des volumes de pétrole russe qu’elle importait avant la guerre (seules les importations par oléoduc ont été maintenues).
L’embargo sur le brut russe s’est accompagné d’une mesure de plafonnement de son prix à 60$ le baril, ceci pour réduire les marges des grandes sociétés pétrolières russes, tandis que les entreprises occidentales se sont vues interdire la fourniture de certains services, comme le transport maritime et l’assurance ou de réassurance des tankers, permettant la livraison de pétrole vendu au-dessus de 60$. Ce mécanisme décidé dans l’urgence par l’UE, les États-Unis et leurs alliés n’a pas bien fonctionné. Il a notamment eu deux effets inattendus : le premier est la formation de ce que les journalistes nomment une « flotte fantôme ». Cette flotte clandestine compterait aujourd’hui plus de 600 tankers convoyant le pétrole russe vers les pays n’appliquant pas les sanctions, notamment la Chine et l’Inde. Le problème que posent ces navires n’est pas seulement qu’ils permettent à la Russie de contourner les sanctions : c’est que ces navires naviguent sans être correctement assurés. C’est là le second problème.
Dans un premier temps, les grands assureurs occidentaux ont été remplacés par des assureurs russes de taille comparable, comme Ingosstrakh, Alfa ou VSK, qui maintenaient un bon niveau de contrôle sur l’état des navires tout en apportant de solides garanties en cas d’incident. Mais ces assureurs historiques se sont retrouvés sanctionnés à leur tour, les uns après les autres. Ils sont maintenant remplacés par de petites sociétés d’assurance nouvellement crées et peu capitalisées, telles que Ro Marine. Selon Politico, les tankers « ne disposent alors pas d’une assurance crédible ». Face à la difficulté de trouver des assureurs près à les couvrir, les compagnies maritimes renoncent même parfois à toute assurance ! Une situation à laquelle on ne peut se résoudre car, en cas d’accident, voire de marée noire, qui couvrira les dommages ?
Les intentions des autorités/régulateurs ne sont pas claires : si l’objectif est de mettre un terme au transport clandestin du pétrole brut russe des mesures autrement plus rigoureuses devraient être prises. Mais sur quelles bases juridiques ? Comment les seuls Occidentaux pourraient-ils décider d’entraver le transport maritime international ? La Russie est le second exportateur de brut (après l’Arabie saoudite). Son exclusion du marché pétrolier ne pourrait se faire sans avoir de graves conséquences économiques : pénurie, inflation, etc., qui toucheraient les pays pauvres du Sud encore plus durement que les pays Occidentaux. En prenant des demi-mesures, les Occidentaux ont créé ici davantage de problèmes qu’ils n’en ont résolus.
La situation actuelle, qui voit le transport de pétrole brut se poursuivre sur les navires anciens de la « flotte fantômes » (car les navires plus récents ne sont pas disponibles en raison des sanctions) et sans assurance appropriée (à cause de l’absence de couverture accessible), doit cesser. On ne peut pas accepter que des risques environnementaux majeurs continuent de peser sur les océans, ni que les habitants des pays côtiers soient abandonnés à eux-mêmes en cas de marée noire. Quand des sanctions ont davantage d’effets négatifs que positifs, il faut avoir le courage de les repenser, afin qu’elles allient efficacité et réalisme. Comme le rappelle le proverbe : l’Enfer est pavé de bonnes intentions.






