L’équation a basculé. Pour la première fois depuis cinq ans, l’IRENA anticipe un ralentissement du déploiement mondial des énergies renouvelables en 2026. Le problème ne vient plus des capacités de production, désormais abondantes, mais de l’infrastructure qui doit les acheminer. Les réseaux électriques, conçus pour un système centralisé, peinent à absorber la croissance fulgurante du solaire et de l’éolien. Francesco La Camera, directeur général de l’IRENA, résume la situation lors de la Singapore International Energy Week le 27 octobre : « Le principal changement attendu cette année vient du décalage entre la vitesse de construction des installations renouvelables et celle des réseaux capables d’acheminer leur production. »
Le problème n’est plus la production, c’est l’évacuation
Comment fonctionne le système : capacité vs. infrastructure
L’année 2025 a battu tous les records avec 692 GW de capacités renouvelables installées dans le monde, portant le parc total à 5 149 GW. Le solaire a dominé avec 510 GW, suivi de l’éolien avec 159 GW. Les renouvelables ont représenté 85,6 % des nouvelles capacités électriques, signe d’une transition énergétique en pleine accélération. Pourtant, installer des panneaux solaires ou des éoliennes ne suffit plus. Ces installations doivent se connecter à un réseau capable d’évacuer l’électricité produite vers les zones de consommation. Or, les infrastructures de transport et de distribution progressent à un rythme bien inférieur, créant un goulot d’étranglement technique majeur. La puissance installée ne se traduit plus automatiquement en électricité disponible.
La Chine : laboratoire vivant d’une crise mondiale
La Chine illustre parfaitement ce paradoxe. Premier producteur mondial de renouvelables avec plus de 40 % des capacités installées, le pays enregistre un ralentissement de son déploiement en raison des limites de son réseau électrique. Au premier semestre 2026, la Chine a écarté une quantité d’électricité renouvelable suffisante pour alimenter le Mexique pendant une année entière, selon Francesco La Camera. Cette électricité « perdue » représente un gaspillage massif de ressources et d’investissements. Les provinces du nord-ouest, riches en solaire et en éolien, ne peuvent exporter leur production vers les régions industrielles de l’est faute de lignes à haute tension suffisantes. Le phénomène, appelé « écrêtement », force les opérateurs à déconnecter des installations pourtant opérationnelles.
3 000 GW en attente de raccordement : pourquoi ça prend si longtemps ?
Les obstacles réglementaires et techniques du déploiement des réseaux
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) recense au moins 3 000 GW de projets renouvelables en attente de raccordement dans le monde. Construire un réseau électrique exige des délais incompressibles. Les procédures d’autorisation s’étalent sur plusieurs années, mobilisant collectivités locales, propriétaires fonciers et autorités environnementales. La construction elle-même requiert des infrastructures lourdes : pylônes, transformateurs, postes électriques. En France, la Commission de régulation de l’énergie a approuvé le 26 octobre 2026 un programme d’investissements révisé de 4,09 milliards d’euros pour RTE, gestionnaire du réseau de transport. L’Australie et le Japon rencontrent des difficultés similaires, leurs réseaux vieillissants peinant à intégrer des sources intermittentes et décentralisées.
L’électricité perdue : un phénomène quantifiable et croissant
L’écrêtement représente un coût économique direct. Chaque kilowattheure non évacué correspond à un investissement sans retour. En Chine, les volumes perdus atteignent des dizaines de térawattheures par an, équivalant à la consommation annuelle de plusieurs pays européens. Ce gaspillage ralentit la rentabilité des projets et décourage les développeurs. Les gestionnaires de réseaux doivent arbitrer entre sécurité du système et maximisation de la production verte. Lorsque la demande est faible ou que les lignes saturent, ils déconnectent en priorité les sources renouvelables, plus faciles à interrompre que les centrales thermiques ou nucléaires. Francesco La Camera prévient que « les nouvelles capacités installées dans les autres régions du monde ne devraient pas suffire à compenser le ralentissement observé en Chine ».
Les solutions techniques qui émergent
Smart grids, stockage distribué et gestion dynamique de la demande
Face à cette impasse, plusieurs technologies montent en puissance. Les réseaux intelligents (smart grids) permettent de piloter en temps réel la production et la consommation, optimisant les flux électriques. Le stockage par batteries, en plein essor, absorbe les surplus pour les restituer en période de pointe. Le stockage distribué, installé chez les particuliers ou dans les entreprises, réduit la pression sur les lignes de transport. La gestion dynamique de la demande incite les consommateurs à moduler leur usage selon la disponibilité de l’électricité verte. Ces solutions, combinées, offrent une alternative au renforcement massif des réseaux. Elles exigent toutefois des investissements conséquents et une refonte des modèles tarifaires. La Commission européenne estime à 584 milliards d’euros les besoins d’investissement pour les réseaux de l’Union européenne d’ici 2030, une somme colossale qui reflète l’ampleur du défi.
Impact sur les tarifs d’électricité et la transition énergétique
Ces investissements se répercuteront inévitablement sur les tarifs. Les gestionnaires de réseaux financent leurs infrastructures via les péages d’acheminement, composante importante de la facture finale. En France, les projets d’interconnexion comme l’IFA avec le Royaume-Uni mobilisent des centaines de millions d’euros. Pour les consommateurs, la transition énergétique implique donc un double coût : celui des installations renouvelables et celui des réseaux pour les raccorder. Parallèlement, les choix gouvernementaux en matière d’électrification influencent la demande future et les besoins d’infrastructure. Le ralentissement de 2026 marque un tournant stratégique : la prochaine phase de la transition énergétique se jouera moins dans les champs d’éoliennes que dans les salles de contrôle des gestionnaires de réseaux.






