L’Italie s’apprête à promulguer une loi autorisant le déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR) sur son territoire, quarante ans après la fermeture de ses dernières centrales nucléaires en 1990. Le Sénat italien franchit ainsi un cap politique majeur, porté par la volonté de Giorgia Meloni de reconquérir une souveraineté énergétique perdue.
Pourtant, le pays accumule simultanément 130 gigawatts de projets photovoltaïques et éoliens en attente d’approbation, soit l’équivalent du double du parc nucléaire français. Ce paradoxe révèle un arbitrage stratégique : face à une demande électrique attendue en hausse de 30 % d’ici 2035, Rome mise sur la continuité de production du nucléaire pour compenser les limites structurelles des énergies intermittentes.
Le dilemme italien : 130 GW de projets renouvelables bloqués ou nucléaire SMR ?
Selon les données compilées par le Financial Times, l’Italie détient dans ses cartons administratifs un volume colossal de projets solaires et éoliens, bloqués par des procédures d’autorisation kafkaïennes. Cette puissance théorique dépasse largement les besoins actuels du pays, mais se heurte à des contraintes géographiques et réglementaires. Gilberto Pichetto Fratin, ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, justifie cette prudence : « L’Italie est un pays dont les deux tiers sont vallonnés et montagneux, en grande partie cultivé et qui possède un potentiel touristique de premier ordre. On ne peut pas la recouvrir de panneaux solaires et d’éoliennes. » Cette position, relayée par Politique Matin, traduit une volonté de préserver les paysages tout en sécurisant l’approvisionnement électrique.
Capacités comparées : trois réacteurs français importés vs potentiel photovoltaïque/éolien
L’analyste en énergie Davide Tabarelli résume la dépendance actuelle de l’Italie avec une formule frappante : « C’est comme si la France avait trois réacteurs nucléaires en service pour l’Italie depuis plus de 30 ans », souligne-t-il dans Politico. Cette importation massive représente environ 10 % de la consommation électrique italienne, compensant l’absence de production pilotable domestique. En comparaison, les 130 GW de renouvelables en attente pourraient théoriquement tripler la capacité installée du pays, mais leur facteur de charge réel reste limité à 20-25 % pour le solaire et 30-35 % pour l’éolien terrestre, contre 75-85 % pour le nucléaire.
Facteur de charge et intermittence : pourquoi le nucléaire comble les lacunes des renouvelables
L’intermittence constitue le talon d’Achille des énergies renouvelables. Un parc solaire de 10 GW installés ne fournit en moyenne que 2 à 2,5 GW effectifs sur l’année, tandis qu’un réacteur nucléaire de 1 GW délivre 750 à 850 MW en continu. Pour atteindre l’objectif de décarbonation fixé par Bruxelles, l’Italie doit garantir une production stable, capable d’absorber les pics de consommation hivernaux et les creux de production estivaux. Le nucléaire SMR, avec sa flexibilité de déploiement et son empreinte réduite, répond à cette exigence mieux que les gigantesques fermes éoliennes offshore, dont la construction reste hypothéquée par les délais administratifs.
La technologie SMR : spécifications, timeline et viabilité technique
Les petits réacteurs modulaires représentent une rupture technologique par rapport aux centrales conventionnelles. Leur puissance unitaire oscille entre 50 et 300 mégawatts, contre 900 à 1 650 MW pour les EPR. Cette modularité permet un déploiement progressif, adapté aux réseaux électriques régionaux. Rome disposera de douze mois après promulgation de la loi pour élaborer la réglementation technique et créer une autorité de sûreté nucléaire indépendante, condition sine qua non pour obtenir les certifications européennes. Les premiers réacteurs pourraient entrer en service entre 2033 et 2035, selon les estimations gouvernementales.
Newcleo et les réacteurs refroidis au plomb : innovation ou greenwashing ?
La start-up franco-italienne Newcleo incarne cette transition technologique. Fondée par le physicien Stefano Buono, elle a levé 675 millions d’euros pour développer des réacteurs de quatrième génération refroidis au plomb liquide, alimentés par des déchets nucléaires recyclés. « Dès que nous aurons le règlement, nous pourrons déposer la demande de construction d’une centrale nucléaire », a déclaré Buono au Financial Times. Toutefois, aucun SMR commercial n’a encore démontré sa rentabilité économique à grande échelle. Les coûts estimés varient entre 3 et 6 milliards d’euros par réacteur, sans garantie de respect des délais ni des budgets initiaux, comme l’ont montré les déboires des EPR français et finlandais.
2033-2035 : les SMR peuvent-ils vraiment répondre à la hausse de 30 % de la demande électrique ?
L’Agence internationale de l’énergie prévoit une augmentation de 30 % de la consommation électrique italienne d’ici 2035, tirée par l’électrification des transports et l’essor des data centers. Pour couvrir cette croissance, il faudrait installer entre 15 et 20 SMR de 300 MW chacun, soit un rythme de construction soutenu dès 2028. Or, la filière industrielle italienne reste embryonnaire. À l’image de Singapour qui mise sur l’IA pour optimiser son efficacité énergétique, l’Italie devra intégrer des technologies de gestion intelligente du réseau pour synchroniser production nucléaire et renouvelable.
Transition énergétique italienne : stratégie intégrée ou compromis politique ?
La relance du nucléaire ne s’oppose pas nécessairement aux renouvelables, mais témoigne d’une volonté de diversification du mix énergétique. Actuellement, 50 % de l’électricité italienne provient de combustibles fossiles importés, une dépendance que Rome cherche à réduire. Les factures d’électricité italiennes dépassent de 30 % la moyenne européenne, pénalisant ménages et industries. En combinant SMR et renouvelables, l’Italie vise une décarbonation accélérée tout en maîtrisant les prix.
Décarbonation accélérée vs risques de surcoûts technologiques
Le pari nucléaire comporte des risques financiers non négligeables. Comme le souligne l’analyse de Vietnam.vn, l’Italie engage des milliards dans une technologie non éprouvée, sans garantie de rentabilité. Les deux référendums de 1987 et 2011, qui ont vu respectivement une majorité et 90 % des votants rejeter le nucléaire, rappellent la fragilité de l’acceptabilité sociale. Pourtant, à l’instar des erreurs environnementales passées dans les Alpes italiennes, l’urgence climatique impose des choix pragmatiques, quitte à bousculer les certitudes idéologiques. La réussite dépendra de la capacité du gouvernement à conjuguer innovation technologique, transparence réglementaire et pédagogie publique, trois piliers encore fragiles dans le paysage énergétique transalpin.






