Dans un marché mondial où la demande en matières recyclées de haute qualité s’accélère, la France dispose d’une avance technologique rare. Reste à transformer l’essai à l’échelle industrielle.
Le plastique recyclé est en train de devenir une matière première stratégique. Pour les industriels de la boisson, de la cosmétique, de l’emballage ou du textile, il ne s’agit plus seulement d’afficher des engagements environnementaux mais de sécuriser des volumes croissants de PET recyclé de haute qualité, capables d’entrer dans les chaînes de production les plus exigeantes.
C’est précisément sur ce terrain que Carbios veut s’imposer. La deeptech clermontoise développe depuis plus de dix ans un procédé de biorecyclage enzymatique du PET, l’un des plastiques les plus utilisés au monde. Sa promesse : transformer des déchets plastiques et textiles aujourd’hui mal valorisés en une matière comparable au plastique vierge, sans repartir du pétrole.
Des enzymes au cœur d’une nouvelle chaîne de valeur
La technologie de Carbios repose sur une idée simple : utiliser des enzymes pour découper le PET jusqu’à ses composants de base, puis les réassembler pour produire une matière de qualité équivalente au neuf. Mais ses implications industrielles sont considérables. Elle permettrait d’élargir le gisement de matières recyclables à des déchets aujourd’hui difficiles à traiter, notamment certains plastiques colorés, mélangés ou issus du textile. Cette différence explique l’intérêt de grands groupes mondiaux. L’Oréal, Nestlé Waters, PepsiCo, Patagonia, Puma ou Salomon ont travaillé avec Carbios autour de cette technologie, alors même que ces acteurs évoluent sur des marchés très concurrentiels.
La réglementation européenne accélère encore cette bascule. Le nouveau règlement sur les emballages impose progressivement des exigences accrues de recyclabilité et de contenu recyclé dans les emballages plastiques. À partir de 2030, certains emballages en PET devront intégrer des niveaux minimaux de matière recyclée. Mais cette contrainte ne produira pas, à elle seule, les capacités nécessaires. Elle crée un marché. Elle ne construit pas les procédés, les usines, les partenariats, les volumes et les financements qui permettront d’y répondre.
Pour Benoît Grenot, nouveau directeur général de Carbios, cette dynamique réglementaire confirme le potentiel du projet. Il se dit « confiant », notamment parce que « les évolutions réglementaires en Europe sur le recyclage de déchets et de plastiques vont dans le bon sens aujourd’hui ». Un alignement entre pression réglementaire, demande industrielle et maturité technologique qui donne au recyclage enzymatique une fenêtre de tir particulière.
La bataille du passage à l’échelle
La même logique traverse désormais tous les grands secteurs de la décarbonation. Carburants de synthèse, hydrogène bas carbone, biométhane, recyclage des métaux stratégiques, partout, les États cherchent à éviter que les technologies développées en Europe ne soient industrialisées ailleurs. Le passage du laboratoire à l’échelle industrielle est devenu le vrai critère de puissance.
La France tente de s’organiser autour de cette bataille. Le projet industriel de Carbios a été inscrit parmi les projets stratégiques soutenus par l’État, avec un enjeu très concret : simplifier et accélérer les procédures administratives, dans une compétition mondiale où la vitesse d’exécution compte autant que l’avance scientifique. Benoît Grenot le rappelle lui-même : l’usine de Longlaville « a été sélectionnée parmi les 150 cathédrales industrielles citées par le président de la République ». Emmanuel Macron avait d’ailleurs salué la technologie de l’entreprise comme une « fierté française ». Roland Lescure, alors ministre chargé de l’Industrie, avait lui mis en avant une technologie « française, durable, innovante et créatrice d’emplois ».
Sous la direction de Benoît Grenot, Carbios entre désormais dans une séquence différente, celle de l’exécution industrielle. « Le projet de l’usine à Longlaville reste une priorité pour Carbios et pour moi », affirme le dirigeant. L’objectif affiché est de boucler le financement d’ici la fin du troisième trimestre 2026, pour un début de production annoncé au premier semestre 2028. Le site doit pouvoir traiter 50 000 tonnes de déchets par an et produire 48 000 tonnes de monomère de qualité équivalente à du PET vierge.
Mais Carbios ne joue pas seulement une partie française. L’entreprise a noué un partenariat avec le chinois Wankai pour déployer sa technologie en Asie sous licence. Ce double mouvement résume l’enjeu : faire grandir une technologie française, tout en l’inscrivant dans un marché mondial où la demande se structure vite. « Le recyclage du polyester est un enjeu à échelle globale et nous avons des discussions en cours dans différents pays », souligne Benoît Grenot.
Un combat contre le temps que l’Europe doit gagner
Pour les territoires, la promesse est aussi concrète. Ces nouvelles filières ne produisent pas seulement des brevets ou des publications scientifiques. Elles mobilisent des ingénieurs procédés, des biologistes, des spécialistes de la catalyse enzymatique, des opérateurs industriels, des sous-traitants et des partenaires locaux. À Clermont-Ferrand, où Carbios a grandi, comme en Meurthe-et-Moselle, où son projet industriel doit se déployer, l’économie circulaire prend la forme d’emplois qualifiés et de nouvelles compétences.
Reste à savoir si l’Europe saura convertir cette avance en leadership durable. La concurrence s’accélère. Les États-Unis, la Chine et plusieurs grands industriels mondiaux investissent massivement dans les technologies bas carbone et les matières recyclées. Le marché qui s’ouvre ne récompensera pas seulement les meilleurs inventeurs, mais ceux qui sauront construire les premières capacités à grande échelle.





