Réchauffement climatique : BHP renonce à lutter contre

BHP, le géant minier australien, a secrètement abandonné plusieurs milliards de dollars de projets verts malgré ses engagements climatiques publics. Des documents internes révèlent comment l’entreprise a reporté ses initiatives de décarbonation jusqu’aux années 2030, compromettant les objectifs climatiques nationaux.

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électricité, énergie, cable sous-marin, Australie, Singapour
Réchauffement climatique : BHP renonce à lutter contre © L'EnerGeek

BHP, le plus grand groupe minier mondial, a discrètement enterré des projets de décarbonation représentant plusieurs milliards de dollars dans ses opérations australiennes — le tout révélé par des documents internes fuités. Cette volte-face fracassante intervient en pleine contradiction avec les engagements publics répétés du géant minier australien, dont la communication institutionnelle continuait de faire de la lutte contre le réchauffement climatique l’une de ses priorités absolues.

L’enquête menée conjointement par The Guardian et l’émission Four Corners de l’ABC dévoile comment BHP a méthodiquement différé ses investissements verts tout en soignant une image publique de champion de la responsabilité environnementale. Ces fuites documentaires, regroupées sous le nom de « BHP Files », exposent au grand jour une stratégie d’abandon progressif des initiatives climatiques, sacrifiées sur l’autel de la rentabilité immédiate — avec des conséquences potentiellement dévastatrices pour les objectifs climatiques australiens, et au-delà. L’ABC a également publié plusieurs mémorandums internes qui viennent étayer l’ampleur de la dissimulation.

Un géant minier aux promesses climatiques ambitieuses

BHP s’était historiquement positionné comme un pionnier de la transition énergétique au sein d’une industrie pourtant peu portée sur la vertu écologique. Dès 2017, l’entreprise figurait parmi les premières grandes compagnies minières à s’engager sur la voie de la neutralité carbone. En 2019, son ancien directeur général Andrew McKenzie avait qualifié la dépendance aux énergies fossiles de risque « existentiel » pour l’humanité, comparant l’effort climatique nécessaire à « la plus grande mobilisation mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale » — une rhétorique aussi flamboyante qu’elle paraît, aujourd’hui, cruellement ironique.

Le groupe s’était fixé des objectifs ambitieux : une réduction de 30 % de ses émissions opérationnelles d’ici 2030 et l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. Ces engagements concernaient au premier chef ses opérations dans la région du Pilbara, en Australie-Occidentale — un bastion industriel qui génère à lui seul 14,4 milliards de dollars de profits avant impôts et représente plus du tiers des émissions australiennes du groupe.

BHP abandonne ses projets climatiques malgré ses promesses publiques

Les documents fuités dressent un tableau accablant d’abandons et de reports en cascade sur les projets de décarbonation les plus stratégiques. Premier revers documenté : une ferme solaire de 70 mégawatts assortie d’un système de batteries, implantée à la mine de Jimblebar, dont la valeur atteignait 400 millions de dollars. Qualifié en interne de « critique dans le contexte des engagements publics de BHP », ce projet avait pourtant reçu l’aval du conseil d’administration en juin 2023 avant d’être brutalement mis en suspens.

La direction a justifié cette décision par des « exigences de priorisation des liquidités », reconnaissant dans le même souffle que ce revirement constituait un « risque réputationnel » pour le groupe. Cette ferme solaire devait pourtant incarner la première étape concrète de la transformation énergétique des opérations du Pilbara.

Un projet encore plus ambitieux a subi le même sort. BHP avait conçu un dispositif à 1,3 milliard de dollars combinant une ferme solaire de 150 mégawatts, deux fermes éoliennes de 90 mégawatts chacune et des systèmes de stockage par batteries — un ensemble destiné à fournir suffisamment d’énergie pour alimenter la première flotte de camions et de trains électriques du groupe. Les documents datés d’août 2025 sont sans ambiguïté : le projet « ne progressera pas sous sa forme actuelle », sans financement prévu avant 2031.

L’impact de ces décisions dépasse le simple bilan carbone du groupe. En repoussant à une décennie l’électrification de ses opérations, BHP fragilise l’ensemble de la filière de décarbonation minière australienne, dont les sous-traitants et équipementiers avaient largement anticipé ces investissements. C’est toute une dynamique industrielle qui se trouve gelée.

Le retour au diesel malgré les engagements électriques

Parallèlement à l’abandon des infrastructures énergétiques vertes, BHP a pris des décisions opérationnelles dont la contradiction avec ses engagements affichés est difficile à ignorer. L’entreprise prévoyait initialement de remplacer ses camions diesel par des véhicules électriques dès 2027 — une transition d’autant plus urgente que 80 % de sa flotte devait arriver en fin de vie entre 2024 et 2027.

Or, attirée par la chute des prix des camions diesel Caterpillar — passés de 5 à 3 millions de dollars l’unité —, BHP a finalement opté pour l’acquisition de 62 nouveaux véhicules thermiques destinés à Jimblebar. Cette décision verrouille concrètement l’usage du diesel jusqu’à la fin des années 2030, voire jusqu’en 2041. Un engagement carbone à rebours, gravé dans l’acier et le bitume pour quinze ans.

Ce choix contraste singulièrement avec la stratégie du concurrent Fortescue, qui maintient son objectif de décarbonation complète d’ici 2030 et prévoit le déploiement de son premier camion électrique dès septembre 2026, selon les documents révélés. La comparaison est cinglante : deux géants du minerai de fer, deux visions radicalement opposées de leur responsabilité vis-à-vis du climat. À ce sujet, on notera que l’Australie développe par ailleurs des solutions logistiques audacieuses pour son industrie minière, comme en témoignent ces trains autonomes de deux kilomètres qui sillonnent le désert australien sans conducteur, preuve que la technologie n’est pas l’obstacle invoqué par BHP.

Une usine de traitement abandonnée malgré son impact climatique

L’abandon le plus éloquent demeure peut-être celui d’une usine de traitement du minerai de fer qui aurait permis d’éviter 1,7 million de tonnes d’émissions annuelles — soit l’équivalent du retrait de 350 000 voitures de la circulation. Ce projet, pourtant décrit en interne comme « bien aligné » avec le plan de transition climatique approuvé à une large majorité par les actionnaires, a été discrètement écarté, sans annonce publique ni justification formelle.

Les documents internes de mai 2025 révèlent que BHP considère désormais son propre plan de décarbonation comme présentant une « faible probabilité de succès ». Plus troublant encore, un mémorandum interne évoque trois scénarios de report : un déploiement central repoussé à 2035, un investissement différé jusqu’en 2040, et — option dont la seule existence dans un document officiel est édifiante — une inaction totale. Que cette dernière hypothèse ait été couchée sur papier en dit long sur l’état d’esprit qui règne au sommet du groupe.

Des implications majeures pour les objectifs climatiques australiens

Tim Buckley, analyste au sein du think tank Climate Energy Finance, est sans détour : « les actions de BHP ne sont pas alignées avec la science climatique ». Selon lui, les entreprises visant la neutralité carbone doivent réduire leurs émissions d’environ 3 % par an jusqu’en 2050 — un rythme que BHP est manifestement loin de tenir. Les conséquences de cet écart ne sont pas théoriques : les opérations de minerai de fer en Australie-Occidentale représentent 30 % des émissions globales du groupe, soit 2,62 millions de tonnes d’équivalent CO₂ en 2025. Cette situation compromet directement les objectifs nationaux australiens, notamment la réduction de 43 % des émissions d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005.

Naomi Hogan, directrice de l’engagement au Centre australien pour la responsabilité des entreprises, rappelle avec justesse que les grands groupes miniers ne sont pas de simples « participants » à la transition énergétique — ils peuvent, par leur taille et leur pouvoir d’achat considérables, en « définir la trajectoire ». Lorsqu’un acteur de l’envergure de BHP choisit le diesel plutôt que l’électrique, c’est tout un marché qui reçoit un signal inverse à celui qu’exige l’urgence climatique. Une dynamique qui résonne d’autant plus fort que certains gisements stratégiques demeurent délibérément inexploités par crainte de leurs conséquences environnementales — une prudence que BHP semble aujourd’hui avoir perdue.

Entre communication publique et réalité opérationnelle

Les révélations des « BHP Files » illustrent avec une précision glaçante le fossé qui peut séparer les engagements de RSE affichés en grande pompe et les arbitrages stratégiques conduits loin des projecteurs. Pendant que BHP soignait son image de champion climatique, le groupe engrangeait 622 millions de dollars de crédits de taxe sur les carburants en 2024-2025, devenant ainsi le plus grand bénéficiaire des subventions gouvernementales australiennes aux combustibles fossiles, avec une consommation annuelle de 1,23 milliard de litres de diesel. La subvention publique finançant l’inaction privée : le paradoxe est vertigineux.

Cette situation s’inscrit dans un contexte international alourdi par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et le désengagement croissant des investisseurs américains sur les questions climatiques — un vent de scepticisme que BHP a visiblement jugé propice à ses propres reculades. Le groupe justifie par ailleurs ses retards en invoquant l’immaturité technologique des camions électriques de grande capacité, un argument que ses propres documents internes réfutent : ces mêmes mémos envisageaient encore en 2025 un déploiement opérationnel dès 2029.

Andrew Macintosh, expert en politique climatique à l’Université nationale australienne, dénonce pour sa part les lacunes béantes du mécanisme de sauvegarde gouvernemental, insuffisant pour contraindre les entreprises à décarboner à la vitesse qu’exige la science. « Nous sommes très loin de là où nous devons être », martèle-t-il. « Nous perdons littéralement du temps. » Des mots qui, à la lumière des documents révélés, prennent une résonance particulièrement sombre.

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