La construction de centres de données destinés à l’intelligence artificielle dépend de composants extrêmement coûteux qui doivent encore être transportés, entreposés puis installés. Cette étape de la chaîne d’approvisionnement apparaît de plus en plus exposée. Dans une étude rendue publique le 21 octobre 2026, la société américaine Overhaul affirme avoir recensé plus de 150 millions de dollars de matériel d’intelligence artificielle volé depuis le début de l’année. Au-delà de la valeur de ces équipements, leur disparition peut compromettre le calendrier d’équipement des sites et ajouter une contrainte à des projets déjà confrontés aux difficultés de raccordement électrique et d’approvisionnement.
Des composants indispensables aux centres de données
Les infrastructures d’intelligence artificielle rassemblent des processeurs spécialisés, notamment des accélérateurs graphiques, des serveurs, des systèmes de stockage, des commutateurs de réseau et des équipements de refroidissement. Une partie de cette chaîne matérielle est produite loin des sites où elle sera utilisée. Elle traverse donc plusieurs plateformes logistiques avant de rejoindre un centre de données.
Overhaul estime qu’une baie de serveurs haut de gamme peut atteindre environ trois millions de dollars et que certains chargements routiers représentent plusieurs dizaines de millions de dollars. Selon son rapport, les vols d’équipements de centres de données, de puces et de composants informatiques ont augmenté de 34 % depuis 2024 ; la valeur des biens dérobés aurait progressé de plus de 110 % sur la même période. Ces données proviennent du suivi réalisé par l’entreprise, qui commercialise elle-même des solutions de sécurité du fret. Le détail du nombre de cas étudiés et du périmètre géographique n’est pas fourni dans la présentation publique du rapport AI Infrastructure Intel.
Les chiffres ne doivent donc pas être interprétés comme un bilan officiel ou exhaustif. Ils mettent néanmoins en lumière une fragilité propre aux infrastructures numériques : un matériel de haute valeur, parfois difficile à remplacer rapidement, circule sur des réseaux de transport comparables à ceux d’autres marchandises industrielles.
De la sécurisation des bâtiments à celle de la chaîne logistique
Les centres de données concentrent généralement d’importants dispositifs de contrôle d’accès et de surveillance. Mais ces protections interviennent surtout une fois les équipements livrés. Avant leur réception, les responsabilités se répartissent entre fabricants, distributeurs, commissionnaires, transporteurs et prestataires de stockage.
D’après Overhaul, la tromperie intervient dans 92 % des vols de cargaisons technologiques de grande valeur figurant dans son analyse. Les acteurs criminels utilisent notamment de fausses identités de transporteurs, des documents falsifiés ou des échanges électroniques imitant ceux de partenaires légitimes. Le risque ne se limite donc pas à l’effraction d’un entrepôt : une cargaison peut être récupérée par un transporteur usurpé, puis détournée alors que les documents semblent initialement cohérents.
Les faits ne reposent pas exclusivement sur la communication d’Overhaul. Une enquête de WIRED publiée en août rapporte plusieurs récupérations de matériel informatique présumé volé par les autorités californiennes, dont des équipements réseau destinés à Meta. Le magazine décrit également deux détournements présumés de cargaisons escortées, mais précise ne pas avoir pu en obtenir la confirmation directe auprès des forces de l’ordre.
La demande électrique augmente plus vite que les capacités d’accueil
Ce risque logistique intervient dans une phase de développement très rapide des centres de données. Dans son rapport Key Questions on Energy and AI, publié en avril 2026, l’Agence internationale de l’énergie estime que leur consommation mondiale d’électricité a augmenté de 17 % en 2025, et de 50 % pour les centres spécifiquement consacrés à l’IA. Dans son scénario central actualisé, l’agence prévoit un passage d’environ 485 térawattheures en 2025 à 950 térawattheures en 2030 pour l’ensemble des centres de données.
La croissance attendue n’est toutefois pas assurée au même rythme partout. L’AIE identifie des difficultés de fourniture de transformateurs, de turbines à gaz, de puces avancées et d’autres équipements électriques, en plus des délais de raccordement. Les vols de matériel informatique ne sont qu’un risque parmi d’autres, et aucune donnée publique ne permet d’attribuer une part mesurable des retards de mise en service à ces vols. En revanche, la perte d’un équipement nécessaire à la réception technique d’une installation peut allonger le calendrier si son remplacement n’est pas immédiatement disponible.
Cette articulation entre chaîne informatique et chaîne énergétique est particulièrement importante pour les sites de grande capacité. L’alimentation électrique, le refroidissement, les équipements réseau et les serveurs doivent être opérationnels ensemble. Un équipement manquant peut empêcher d’exploiter une salle pourtant prête sur le plan immobilier et énergétique, sans pour autant signifier que le raccordement lui-même est affecté.
Une sécurité à intégrer dès la commande des équipements
Le problème conduit les exploitants à élargir la notion de sécurité de leurs installations. Celle-ci doit englober les phases de fabrication, de transport et de réception : identification fiable des intervenants, vérification indépendante des changements de livraison, suivi des colis critiques et procédures d’alerte. La géolocalisation d’un véhicule reste utile, mais ne démontre pas à elle seule que le bon transporteur détient les équipements ou que chaque palette suit l’itinéraire prévu.
Le bilan de Verisk CargoNet pour le deuxième trimestre 2026 renforce l’intérêt de cette vigilance. L’organisme rapporte une hausse des pertes financières estimées de 135,7 à 304,6 millions de dollars en un an aux États-Unis et au Canada, malgré une baisse des incidents de 26 %. Ces données regroupent tous types de marchandises et ne peuvent pas être assimilées au seul matériel d’IA ; CargoNet relève néanmoins que l’informatique et les équipements réseau professionnels figurent parmi les catégories privilégiées par certains groupes organisés.
Pour les exploitants de centres de données, l’enjeu dépasse donc la protection d’un stock coûteux. Il s’agit de fiabiliser l’arrivée de composants nécessaires à la mise en service d’infrastructures appelées à consommer de plus en plus d’électricité. Dans un secteur où les calendriers de déploiement sont déjà contraints, la sécurité du matériel en transit devient un paramètre industriel à part entière.






