Forges de Tarbes : pourquoi ce redressement inquiète la filière énergie

Les Forges de Tarbes, unique usine française produisant des fûts d’obus de 155 mm pour les canons Caesar, ont demandé leur redressement judiciaire le 22 octobre 2026. Au-delà de la crise industrielle, ce dossier révèle l’échec d’une modernisation énergétique promise mais jamais réalisée, menaçant à la fois la souveraineté de défense et les objectifs de décarbonation de la filière métallurgique française.

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Forges de Tarbes : pourquoi ce redressement inquiète la filière énergie © L'EnerGeek

Les Forges de Tarbes consomment l’énergie comme peu d’usines en France : la forge de fûts d’obus exige des températures dépassant 1 200°C et une précision énergétique sans équivalent. Le redressement judiciaire, demandé le 22 octobre 2026 auprès du tribunal de commerce de Tarbes, menace non seulement la production stratégique, mais aussi les investissements en efficacité énergétique que l’usine était censée réaliser. Unique site français capable de produire des fûts d’obus de 155 mm pour les canons Caesar, cette forge emploie 60 salariés et devait devenir un modèle de modernisation industrielle bas-carbone.

Profil énergétique d’une forge stratégique

Consommation thermique et électrique de la production 155 mm

La fabrication de fûts d’obus mobilise des procédés métallurgiques à haute intensité énergétique. Le forgeage à chaud nécessite des fours électriques ou à gaz naturel capables de maintenir l’acier à des températures comprises entre 1 100°C et 1 300°C. Chaque fût de 155 mm, pesant plusieurs dizaines de kilogrammes, traverse plusieurs cycles thermiques : chauffage initial, forgeage sous presse hydraulique, traitement thermique de trempe, puis revenu pour ajuster les propriétés mécaniques. Ces opérations répétées consomment entre 150 et 250 kWh par pièce finie, selon les standards de l’industrie métallurgique lourde.

Avec un objectif annoncé de 15 000 fûts par mois en 2025, jamais atteint, les Forges de Tarbes auraient dû consommer environ 27 à 45 GWh annuels, soit l’équivalent de la consommation électrique de 10 000 à 15 000 foyers français. La forge utilise également du gaz naturel pour certains fours de traitement thermique, ajoutant une empreinte carbone significative. Sans modernisation, l’intensité carbone de chaque fût reste élevée, autour de 80 à 120 kg de CO₂ par pièce.

Comparaison avec les normes européennes de décarbonation

L’Union européenne impose une réduction de 55 % des émissions industrielles d’ici 2030 par rapport à 1990. Les forges métallurgiques doivent investir dans l’électrification des fours, la récupération de chaleur fatale et l’usage d’hydrogène vert pour remplacer le gaz fossile. Des sites comparables en Allemagne et en Suède ont déjà réduit leur intensité carbone de 30 % grâce à des fours à induction électrique alimentés par des énergies renouvelables. Les Forges de Tarbes, propriété d’Europlasma depuis 2021, n’ont bénéficié d’aucun de ces investissements promis en 2023. Le groupe avait pourtant annoncé une modernisation complète, incluant l’installation de fours à haute efficacité énergétique et la mise en place d’un système de récupération thermique.

Aujourd’hui, l’usine reste équipée de technologies datant des années 1990, avec des rendements énergétiques inférieurs de 20 à 25 % aux standards actuels. Cette obsolescence technique pèse sur la compétitivité et accroît la vulnérabilité face aux hausses des prix de l’énergie. En 2025, les coûts énergétiques ont représenté près de 18 % du prix de revient de chaque fût, contre 12 % pour des forges modernisées en Europe du Nord.

Redressement judiciaire et rupture de chaîne énergétique

Arrêts de production et pertes d’efficacité énergétique

Le redressement judiciaire entraîne des interruptions de production qui aggravent l’inefficacité énergétique. Les fours de forge nécessitent plusieurs jours de montée en température. Chaque arrêt puis redémarrage consomme entre 500 et 800 MWh, soit l’équivalent de la production mensuelle d’une éolienne terrestre de 2 MW. Les salariés, qui ont adressé une lettre ouverte début octobre dénonçant leur sentiment d’abandon, redoutent des cycles d’arrêts répétés qui détruiraient toute logique industrielle. La production est actuellement garantie jusqu’à fin novembre 2026 pour livrer 30 000 corps d’obus, mais au-delà, l’incertitude règne.

Sylvie Ferrer, députée insoumise des Hautes-Pyrénées, alerte : « On est dans une dégringolade qui est très, très inquiétante ». Les arrêts prolongés risquent également d’endommager les équipements thermiques, nécessitant des réparations coûteuses et énergivores. Sans visibilité sur les commandes futures, l’usine ne peut optimiser ses cycles de production ni amortir ses consommations fixes.

Risques de délocalisation vers des pays moins contraints

Si aucun repreneur industriel crédible n’émerge, la production pourrait être transférée vers des pays où les contraintes environnementales sont moindres. La Pologne, la Turquie ou la Roumanie disposent de capacités métallurgiques à moindre coût énergétique, mais avec des mix électriques fortement carbonés (charbon et lignite). Une délocalisation vers ces zones multiplierait par deux à trois l’empreinte carbone de chaque fût produit, sapant les objectifs climatiques européens.

Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie, martèle : « Il n’est pas acceptable qu’une usine aussi stratégique pour la défense nationale mais aussi européenne soit soumise à tant d’incertitudes ». La Direction générale de l’Armement (DGA) a saisi la procureure de la République de Tarbes pour signaler des décisions de gestion récentes ayant précipité la dégradation financière. Cette procédure judiciaire souligne la gravité de la situation et l’urgence d’une solution pérenne.

Modernisation énergétique : les investissements promis et non tenus

Le plan d’efficacité énergétique de 2023 : pourquoi il n’a pas vu le jour

En 2023, Europlasma avait annoncé un plan d’investissement de plusieurs millions d’euros pour moderniser les Forges de Tarbes. Le programme prévoyait l’installation de fours à induction électrique de nouvelle génération, réduisant la consommation de 30 %, et un système de cogénération valorisant la chaleur fatale pour produire de l’électricité. L’objectif affiché : atteindre 15 000 fûts par mois en 2025 tout en abaissant l’intensité carbone de 40 %.

Aucun de ces investissements ne s’est concrétisé. Europlasma traverse une crise financière profonde : deux autres filiales, la Fonderie de Bretagne et Valdunes, sont respectivement en liquidation judiciaire et en recherche de repreneur. Les résultats 2025, publiés en juin 2026, révèlent des pertes importantes et des tensions de trésorerie paralysantes. Le groupe, initialement spécialisé dans la dépollution, n’a jamais maîtrisé les codes de l’industrie lourde ni mobilisé les financements nécessaires.

Les salariés dénoncent une gestion désastreuse et un manque total de soutien. Sans ces investissements, l’usine reste prisonnière d’un cercle vicieux : coûts énergétiques élevés, compétitivité en berne, impossibilité d’attirer des commandes à long terme.

Scénario post-redressement : opportunité de transformation verte ?

Réindustrialisation bas-carbone vs perte de capacité

Le redressement judiciaire pourrait paradoxalement ouvrir une fenêtre pour une reprise par un acteur industriel solide, capable de financer la transition énergétique. Plusieurs scénarios se dessinent : nationalisation temporaire pour sécuriser la production stratégique, rachat par un groupe métallurgique européen spécialisé, ou partenariat public-privé associant l’État et un industriel français. Le groupe La France insoumise entend déposer un amendement à l’Assemblée demandant la nationalisation du site, compte tenu de l’urgence.

Une reprise réussie permettrait d’intégrer les Forges de Tarbes dans une filière décarbonée : approvisionnement en électricité verte via des contrats long terme (PPA), installation de fours électriques à haute efficacité, récupération de chaleur pour alimenter un réseau urbain local. L’usine pourrait devenir un démonstrateur de réindustrialisation verte, aligné sur les objectifs du plan France 2030. L’électrification des procédés industriels lourds, à l’image des projets nucléaires comme le SMR Nuward d’EDF, constitue un levier majeur de décarbonation.

À l’inverse, une liquidation pure et simple signifierait la perte définitive de cette capacité industrielle unique en France. La production serait délocalisée, probablement vers des zones moins regardantes sur l’empreinte carbone, annulant des décennies d’efforts pour maintenir une base industrielle souveraine et durable. Le tribunal de commerce de Tarbes doit statuer dans les prochains jours. L’enjeu dépasse la seule défense nationale : il s’agit de préserver une capacité productive stratégique tout en accélérant sa transition énergétique.

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