Le 12 septembre dernier, le réacteur numéro 1 de la centrale de Paluel, en Seine-Maritime, a été reconnecté au réseau électrique. Une étape administrative en apparence, mais qui marque en réalité un tournant industriel : c’est la première fois qu’un réacteur de 1 300 MW franchit sa quatrième visite décennale en France. Autrement dit, la première fois qu’un tel réacteur dépasse officiellement 40 ans de fonctionnement avec l’aval de l’Autorité de sûreté nucléaire. Or, sur les 56 réacteurs que compte le parc français, 32 appartiennent à ce palier 1 300 MW. Leur avenir conditionne directement la capacité de la France à maintenir sa production électrique dans les deux décennies à venir.
Le problème, c’est que prolonger un réacteur nucléaire au-delà de sa durée de vie initiale ne relève pas seulement de la maintenance classique. Il ne s’agit pas de changer une pièce usée ou de moderniser un système de contrôle. Il faut surveiller, mesurer, anticiper le vieillissement de structures en béton armé et précontraint qui n’ont jamais été conçues pour durer 60 ans, encore moins 80. Et pour cela, il faut connaître leur histoire, leur comportement sous contrainte, leur évolution dans le temps.
Une opération industrielle à 4 000 personnes
La quatrième visite décennale de Paluel 1 a mobilisé plus de 130 entreprises, généré quelque 30 000 activités et rassemblé jusqu’à 4 000 personnes simultanément sur le site. Parmi les opérations critiques figure l’épreuve enceinte, un test réglementaire qui consiste à mettre sous pression le bâtiment réacteur pour vérifier l’étanchéité et la résistance mécanique de l’enceinte de confinement. L’entreprise SITES, filiale du groupe Everenn, en a suivi quatre : Paluel 1, Cruas 4, Flamanville 3 et Gravelines 5.
Ce n’est pas un hasard. SITES intervient sur ces opérations depuis près de 40 ans, c’est-à-dire depuis la mise en service des premières centrales du palier 1 300 MW. L’entreprise a donc suivi, réacteur après réacteur, visite après visite, l’évolution structurelle des enceintes de confinement, des radiers, des ouvrages de génie civil. Elle dispose aujourd’hui de rapports d’expertise remontant à trois décennies, qui permettent de comparer l’état actuel d’une fissure, d’un joint, d’une zone de béton avec son état initial ou intermédiaire.
Surveiller ce qui ne se remplace pas
Pourquoi cette mémoire est-elle si importante ? Parce que les structures de génie civil d’une centrale nucléaire ne se remplacent pas. On peut changer un générateur de vapeur, moderniser un système de refroidissement, remplacer des tuyauteries. Mais le radier, l’enceinte de confinement, les murs en béton précontraint restent en place pendant toute la durée de vie du réacteur. Or, ces structures vieillissent : le béton se fissure, les câbles de précontrainte peuvent se détendre, l’humidité pénètre, la corrosion progresse. Il faut donc les surveiller en continu, non pas pour les réparer, mais pour anticiper leur dégradation et s’assurer qu’elles restent dans les marges de sûreté.
SITES intervient ainsi dans l’inspection des structures, le suivi des fissures, le contrôle de l’étanchéité des passages de câbles et de conduites, l’instrumentation et la maintenance des systèmes de monitoring. L’entreprise utilise désormais des drones, des vols automatisés, des bases de données digitalisées qui permettent de constituer un historique précis de l’état des ouvrages.
Dominique Reith, directeur général délégué de SITES, résume l’enjeu : « La prolongation du parc nucléaire exige de connaître précisément l’histoire et le comportement des ouvrages sur plusieurs décennies. Cette expertise repose à la fois sur une connaissance historique des structures, sur la maîtrise des systèmes existants et sur l’intégration de nouvelles technologies de surveillance. C’est cette continuité qui permet d’anticiper le vieillissement plutôt que de simplement le constater. »
Préparer les EPR2 avec les leçons du parc existant
Reste que cette expertise acquise sur les centrales vieillissantes ne sert pas seulement à prolonger le parc actuel. Elle irrigue désormais la conception des futurs réacteurs EPR2, dont les premiers chantiers ont démarré à Penly, Gravelines et Bugey. SITES y mobilise une vingtaine de collaborateurs pour accompagner la préparation des chantiers, l’instrumentation, la topographie, les sondages géotechniques, la conception des futurs systèmes de monitoring. L’objectif : intégrer dès la phase de conception les enseignements tirés de 40 ans de surveillance et de maintenance.
Concrètement, cela signifie prévoir l’accessibilité des futures zones de contrôle, intégrer l’instrumentation au génie civil dès la construction, concevoir des systèmes de surveillance capables de fonctionner au-delà de 60 ans. Autrement dit, ne pas reproduire les erreurs du passé. Les centrales actuelles ont été conçues pour 40 ans, sans anticiper les besoins de surveillance à long terme. Les EPR2, eux, sont censés fonctionner 60 ans, voire plus. Leur maintenance doit donc être pensée dès aujourd’hui, en s’appuyant sur ce que l’on sait du vieillissement des structures existantes.






