En 1977, le prince Mohammed bin Faisal Al Saud a fait transporter par hélicoptère, avion et camion réfrigéré un bloc de glace, pour vérifier s’il était possible d’acheminer un jour des icebergs entiers jusque dans le désert, raconte Los Andes. L’opération, financée par ce membre de la famille royale saoudienne, testait grandeur réduite une idée qui circulait depuis des années dans les milieux scientifiques : remorquer d’énormes masses de glace polaire pour alimenter en eau potable des régions arides.
Le prince Al-Faisal dirigeait alors le programme de dessalement de l’Arabie saoudite et présidait la société Iceberg Transport International. Son objectif était de trouver une solution moins coûteuse que le dessalement de l’eau de mer pour approvisionner en eau douce les zones arides de son pays. L’expérience visait aussi, plus largement, à transformer les méthodes de dessalement de l’eau de mer en eau douce.
Un aller-retour Alaska-Iowa
Le bloc choisi pesait 2 500 livres, soit 1,1 tonne, et mesurait 1,8 mètre. Il a été extrait du glacier Portage, en Alaska, et enveloppé par des plongeurs spécialisés directement dans le lac du même nom. Un hélicoptère de la société ERA Helicopters l’a ensuite hissé jusqu’à l’aéroport international d’Anchorage.
De là, un vol commercial de Northwest Orient Airlines l’a acheminé jusqu’à Minneapolis. Un camion réfrigéré a fait le reste du trajet jusqu’à l’Iowa State University, où le bloc a patienté dans une chambre frigorifique, dans la ville universitaire d’Ames. Le prince a dépensé entre 7 500 et 8 500 dollars pour disposer de cette pièce de glace, destinée à servir de démonstration.
Le morceau de glacier était en réalité l’invité d’honneur de la Première Conférence internationale sur l’utilisation des icebergs pour la production d’eau douce, qui a réuni plus de 175 scientifiques, ingénieurs et météorologues venus de 18 pays. À travers cet échantillon venu d’Alaska, le prince cherchait à démontrer que remorquer des icebergs depuis l’Antarctique jusqu’aux côtes du Moyen-Orient ou de Californie était possible, et rentable.
Des coûts jugés insurmontables
Lors de la conférence, ingénieurs et spécialistes ont débattu de la viabilité économique et technologique du projet. Leur conclusion a été sans appel : le transport d’icebergs complets exigerait des ressources et des innovations très loin d’être disponibles à l’époque.
Plusieurs obstacles ont été identifiés. Maintenir un iceberg intact sur des milliers de kilomètres impliquait un coût opérationnel démesuré, sans compter le risque constant de fonte prématurée durant un trajet aussi long. Il aurait aussi fallu concevoir des navires capables de remorquer des masses colossales sans subir de dommages structurels, et la stabilité de ces structures flottantes exigeait des calculs extrêmement précis pour éviter tout accident maritime.
S’y ajoutaient des incertitudes juridiques sur l’exploitation de ressources hydriques issues de régions polaires internationales, une question encore débattue en droit environnemental, ainsi que des interrogations sur les effets écologiques possibles d’un tel trafic sur les routes océaniques.
Des entreprises de logistique ont présenté des devis démontrant que le plan était financièrement non viable, en particulier face à l’investissement nécessaire dans des infrastructures locales d’approvisionnement. Dans le même temps, la désalinisation de l’eau de mer progressait rapidement et offrait une solution plus stable aux pays en pénurie hydrique.
Le projet n’a jamais abouti, malgré des promesses de remorquer un iceberg complet entre 1977 et 1980. Les coûts énergétiques trop élevés, les pertes dues à la fonte de la glace et le manque de soutien gouvernemental ont eu raison de l’initiative.
Le bloc transporté d’Alaska vers l’Iowa reste cité par les historiens des ressources hydriques comme un exemple de la façon dont une idée jugée impossible peut néanmoins stimuler des recherches, avant que la réalité économique n’impose ses limites.






