Sur les sept premiers mois de 2026, des navires rattachés à l’armateur grec Dynagas ont acheminé 57 cargaisons de gaz naturel liquéfié depuis le projet russe Yamal LNG, soit 4,14 millions de tonnes. Cela représente 35% de l’ensemble des volumes exportés par ce site arctique, l’un des fleurons énergétiques du Kremlin. Sur ces 57 livraisons, 53 ont rejoint des ports européens, pour une valeur brute estimée à 2,35 milliards d’euros.
L’analyse publiée par l’ONG allemande Urgewald, fondée sur les données de suivi maritime Kpler, révèle une réalité gênante pour Bruxelles : l’Union européenne demeure le débouché quasi exclusif du GNL de Yamal. Entre janvier et juillet 2026, 92,1% des volumes du projet ont été livrés dans des ports européens, générant environ 6,64 milliards d’euros de revenus. Autrement dit, l’Europe a reçu une cargaison tous les 1,4 jours en moyenne.
Cette dépendance persiste plus de quatre ans après le déclenchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Elle s’accompagne d’un paradoxe institutionnel : alors que l’UE multiplie les paquets de sanctions contre Moscou, certains États membres veillent à protéger leurs propres intérêts économiques, quitte à vider les mesures restrictives d’une partie de leur portée.
Athènes bloque, puis obtient une dérogation sur mesure
En juillet 2026, la Grèce a retardé l’adoption du 21e paquet de sanctions européennes jusqu’à obtenir une exemption permettant aux opérateurs européens de continuer à transporter du GNL russe vers des pays tiers, à condition que les contrats aient été conclus avant le 24 février 2022. Selon plusieurs médias, dont le Financial Times et Reuters, Athènes cherchait explicitement à protéger Dynagas, contrôlé par le milliardaire grec George Prokopiou.
Le règlement final, adopté le 23 juillet, prévoit que cette dérogation court jusqu’au 25 juillet 2027, puis se renouvelle automatiquement pour des périodes d’un an, sauf décision contraire du Conseil après examen annuel. Les volumes annuels sont plafonnés au niveau de 2025. Formellement, l’exemption s’applique à tout opérateur européen remplissant les conditions, sans nommer Dynagas. Mais les négociations ont clairement porté sur les activités de cet armateur.
Dynagas dispose de cinq navires de classe Arc7, spécialement conçus pour naviguer dans les glaces arctiques. Ces bâtiments sont indispensables au maintien des exportations de Yamal durant la saison hivernale, lorsque la route maritime du Nord est impraticable pour les méthaniers classiques. En juillet 2026, quatre autres navires de Dynagas, de classe Arc4 inférieure, ont également chargé à Yamal. Trois d’entre eux figurent sur la liste des sanctions britanniques depuis octobre 2025.
Une flotte irremplaçable, un levier abandonné
Le rôle de Dynagas dans la chaîne logistique de Yamal n’a cessé de croître. Entre janvier et juillet 2025, les navires liés à l’armateur avaient transporté 54 cargaisons et 3,94 millions de tonnes, soit 33,4% du total. En 2026, le nombre de cargaisons est passé à 57 et le tonnage a augmenté de 5%, alors même que la production globale de Yamal est restée stable.
Cette progression intervient dans un contexte où les livraisons vers l’Asie se sont effondrées. Sur les sept premiers mois de 2026, les volumes asiatiques ont chuté de 58,2% par rapport à la même période de 2025, passant de 2,23 millions de tonnes à 933 215 tonnes. L’ouverture estivale de la route maritime du Nord permet certes d’acheminer quelques cargaisons vers la Chine ou Taïwan, mais elle ne modifie pas la dépendance structurelle de Yamal à l’égard du marché européen durant l’essentiel de l’année.
Sebastian Rötters, responsable de campagne sanctions chez Urgewald, souligne l’incohérence de la situation : « Une seule compagnie maritime grecque a transporté plus d’un tiers du GNL de Yamal au cours des sept premiers mois de 2026. De manière scandaleuse, la Grèce a obtenu une exemption dans les négociations sur les sanctions de l’UE qui pourrait profiter à Dynagas et à ses activités avec Yamal LNG. L’UE a affaibli l’un de ses leviers les plus puissants sur le commerce arctique russe. »
Le coût politique d’une énergie bon marché
L’affaire Dynagas illustre une tension récurrente dans la politique européenne de sanctions : entre la volonté affichée de punir l’agresseur et la protection d’intérêts économiques nationaux, c’est souvent la seconde qui l’emporte. Le mécanisme de décision à l’unanimité au Conseil permet à un seul État membre de bloquer ou d’édulcorer des mesures pourtant jugées nécessaires par la majorité.
Alexander Kirk, autre responsable de campagne chez Urgewald, rappelle le contexte : « Alors que l’Ukraine subit une intense campagne de bombardements russes et se bat pour sa liberté et la démocratie européenne, il est inadmissible que l’Europe paie encore des milliards pour du GNL russe. Les gouvernements européens ont eu plus de quatre ans depuis l’invasion à grande échelle pour sécuriser des approvisionnements alternatifs et mettre fin à cette dépendance. »
Reste que la diversification énergétique suppose des investissements lourds, des délais incompressibles et, souvent, des coûts supérieurs. Le GNL russe demeure compétitif, et les contrats de long terme signés avant 2022 lient juridiquement les parties. C’est précisément sur cette base contractuelle qu’Athènes a construit son argumentation pour obtenir l’exemption.
En juillet 2026, les six cargaisons livrées par des navires Dynagas aux ports européens ont représenté 413 924 tonnes, pour une valeur indicative de 306 millions d’euros. À ce rythme, l’armateur grec pourrait continuer à jouer un rôle central dans l’approvisionnement européen jusqu’en 2027 au moins, voire au-delà si le Conseil ne décide pas de réexaminer sérieusement l’exemption lors de la révision annuelle.
L’Union européenne se retrouve ainsi dans une position inconfortable : elle finance indirectement l’effort de guerre russe tout en affirmant son soutien indéfectible à Kiev. Cette contradiction n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension particulière lorsque l’on constate qu’un seul armateur, protégé par un État membre, assure plus du tiers des livraisons d’un projet stratégique pour Moscou.






