La sécurité des réseaux électriques occidentaux pourrait bientôt passer par l’exclusion massive d’équipements photovoltaïques fabriqués en Chine. Selon plusieurs sources proches des négociations, la Federal Communications Commission (FCC) américaine rédige actuellement une réglementation visant à interdire l’importation d’onduleurs étrangers destinés aux installations solaires et aux systèmes de stockage par batteries. Le Royaume-Uni envisage une démarche similaire. Les onduleurs, qui convertissent le courant continu produit par les panneaux photovoltaïques en courant alternatif compatible avec le réseau, se trouvent au cœur d’une bataille géopolitique où énergie et souveraineté technologique s’entremêlent.
Washington et Londres préparent l’exclusion des onduleurs chinois
L’initiative américaine, qui pourrait être annoncée dès la fin de l’année 2026, s’appliquerait aux nouveaux modèles d’onduleurs fabriqués à l’étranger. Cinq personnes au fait du dossier, interrogées par Reuters, ont confirmé que Washington cherche à limiter les risques de perturbation du réseau électrique par Pékin. La mesure intervient après que la Commission européenne a interdit en mai dernier l’utilisation d’onduleurs chinois dans les projets énergétiques financés sur fonds publics, une décision qui a accéléré la réflexion outre-Atlantique.
La domination chinoise au cœur des inquiétudes
Les groupes Sungrow Power Supply et Huawei occupent les premières places mondiales, ayant conquis des parts de marché considérables en Occident grâce à des prix agressifs. Selon la Commission d’examen économique et sécuritaire États-Unis-Chine, près de 24 % des onduleurs importés aux États-Unis en 2024 provenaient de Chine. Une proportion qui illustre la dépendance américaine vis-à-vis de Pékin pour des équipements désormais jugés stratégiques.
Les autorités occidentales s’inquiètent de cette position dominante depuis plusieurs mois. L’an dernier, des experts américains ont découvert des dispositifs de communication non autorisés à l’intérieur d’onduleurs solaires chinois connectés au réseau, après avoir démonté des équipements pour vérifier leur sécurité. Selon le Washington Examiner, ces découvertes ont alimenté les craintes que de tels appareils puissent servir de vecteurs d’attaque contre les infrastructures critiques. Uri Sadot, directeur général de SolarDefend, résume ainsi la situation : « L’Europe et l’Amérique prennent conscience du risque de perdre le contrôle souverain de leurs systèmes énergétiques à cause des onduleurs. »
Un projet d’interdiction à l’histoire mouvementée
L’administration Trump avait déjà envisagé de bannir les onduleurs chinois lors d’un premier mandat. L’été dernier, le Conseil national pour la domination énergétique de la Maison Blanche avait même demandé au département du Commerce de rédiger une interdiction accélérée. Mais l’initiative avait échoué, dans un contexte où Washington tentait un rapprochement diplomatique avec Pékin et suspendait plusieurs mesures punitives visant les technologies chinoises, notamment les drones et les routeurs.
La décision européenne de mai 2026 a relancé le débat américain. Bruxelles a franchi le pas en excluant les onduleurs chinois des projets subventionnés, créant ainsi un précédent que Washington observe avec attention. Selon Business Standard, cinq sources ont confirmé que l’Union européenne travaille actuellement sur un durcissement de sa législation en matière de cybersécurité, qui pourrait conduire à l’inscription de certains fabricants chinois d’onduleurs sur une liste noire. Un porte-parole de la Commission européenne a toutefois précisé que la législation « ne vise aucun pays en particulier, mais propose un cadre permettant d’identifier les États présentant des risques en matière de cybersécurité ».
Du côté chinois, l’ambassade de Chine à Washington a exprimé son opposition ferme à ce qu’elle considère comme « un élargissement excessif du concept de sécurité nationale et une suppression injustifiée des entreprises chinoises ». Pékin souligne que les appels à un environnement commercial transparent et équitable devraient s’appliquer à tous les acteurs du marché.
Les marchés anticipent un basculement de la demande
L’annonce de la possible réglementation américaine a provoqué des mouvements significatifs sur les marchés financiers. Les actions d’Enphase Energy, fabricant américain de micro-onduleurs, ont bondi de 6,2 % le 30 juin 2026. Les investisseurs anticipent que toute restriction sur les équipements chinois bénéficierait directement aux producteurs domestiques américains, en leur permettant de reconquérir des parts de marché et d’augmenter leurs prix de vente moyens. SolarEdge, autre acteur majeur du secteur, a également enregistré des gains similaires.
Shoals Technologies, spécialisé dans les systèmes électriques pour l’énergie solaire, a vu son titre progresser de 6,2 % dans la foulée des révélations de Reuters. L’entreprise, comme ses concurrents américains, se trouve en position de capter une demande qui serait réorientée vers des fournisseurs jugés fiables sur le plan de la sécurité nationale. Enphase Energy a par ailleurs annoncé son adhésion à l’Open Compute Project en tant que membre Platinum, positionnant sa technologie d’électronique de puissance distribuée pour les futures architectures de centres de données à haute tension continue, nécessaires aux charges de travail liées à l’intelligence artificielle.
Des dispositions législatives déjà en place
Aux États-Unis, certaines dispositions législatives anticipent déjà ces interdictions. La loi d’autorisation de la défense nationale pour l’exercice budgétaire 2026 interdit au département de la Défense d’acquérir des cellules, modules ou onduleurs photovoltaïques fabriqués par des entités étrangères présentant un risque, catégorie incluant explicitement les entreprises chinoises. Limitée au secteur militaire, la restriction pourrait servir de modèle pour une extension à l’ensemble du marché américain.
La FCC, qui a pris le relais après l’échec des tentatives du département du Commerce, a déjà imposé ses propres interdictions sur de nouveaux modèles étrangers de drones en décembre 2025, puis de routeurs en mars 2026. Dans un communiqué, l’agence a souligné que ces interdictions étaient « entièrement neutres sur le plan géographique et ne visaient aucun pays en particulier ». Toutefois, aucune dérogation n’a été accordée jusqu’à présent aux entreprises chinoises qui souhaiteraient commercialiser de nouveaux équipements sur le territoire américain.
Quel impact sur le déploiement du solaire ?
L’interdiction envisagée soulève des questions sur le rythme de déploiement des capacités photovoltaïques. Les onduleurs chinois, en raison de leur compétitivité tarifaire, ont permis de réduire le coût global des installations solaires ces dernières années. Leur exclusion pourrait entraîner une hausse des prix pour les développeurs de projets et les consommateurs finaux, au moins à court terme, le temps que les fabricants occidentaux augmentent leurs capacités de production.
Certains analystes estiment néanmoins que la transition pourrait renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement occidentales. Heather Conley, experte de l’Europe au sein du think tank conservateur American Enterprise Institute, y voit un signal d’alignement accru entre les États-Unis et l’Union européenne face à la Chine, notamment après l’accord des dirigeants du G7 ce mois-ci pour réduire leur dépendance vis-à-vis de Pékin en matière de minéraux critiques.
La Corée du Sud, pour sa part, adopte une approche plus mesurée. Selon Mezha Media, le pays entre dans une nouvelle phase où la qualité structurelle et la durabilité priment sur la vitesse de croissance. Les installations solaires annuelles en 2026 devraient atteindre environ 4 GW, un niveau similaire à celui de 2025, reflétant une approche plus prudente et une gestion à long terme des risques électriques.
Vers une coordination transatlantique renforcée
Au-delà des mesures nationales, l’initiative américaine s’inscrit dans une dynamique de coordination internationale. Washington intensifie ses échanges avec Bruxelles sur la sécurité énergétique et technologique, cherchant à établir des normes communes pour réduire les vulnérabilités des infrastructures critiques. Les discussions portent notamment sur la définition de critères de cybersécurité applicables aux équipements connectés au réseau électrique, ainsi que sur l’identification des fournisseurs présentant des risques.
Les prochains mois devraient voir se préciser les contours de ces réglementations. Les discussions publiques et les évaluations techniques se poursuivent, avant que des mesures concrètes et des calendriers de mise en œuvre ne soient arrêtés. L’incertitude demeure quant à la portée exacte de l’interdiction américaine : s’appliquera-t-elle uniquement aux nouveaux modèles, ou touchera-t-elle également les équipements déjà installés ? Les micro-onduleurs seront-ils concernés au même titre que les onduleurs centraux ?
Les gouvernements occidentaux cherchent désormais à reprendre le contrôle de leurs chaînes d’approvisionnement énergétiques, quitte à ralentir temporairement le déploiement des énergies renouvelables. Dans un contexte de compétition technologique mondiale, les onduleurs solaires, longtemps considérés comme de simples composants techniques, deviennent des enjeux de souveraineté nationale. La bataille pour le contrôle des réseaux électriques du futur ne fait que commencer.





