Chevron a été condamné, le 4 avril, par un jury populaire de la paroisse de Plaquemines, en Louisiane, à verser 745 millions de dollars de dédommagements pour avoir contribué à la dégradation massive des zones humides. Cette affaire, qui remonte à plus d’une décennie, met en lumière les pratiques environnementales négligentes de Texaco, société absorbée par Chevron en 2001, et la lenteur du système judiciaire américain à faire payer la note aux géants du pétrole.
Chevron face à la Louisiane : un combat judiciaire aux relents de pétrole
Quel prix donner à une terre engloutie ? À une zone humide ravagée ? À un écosystème lacéré au nom du profit ? Pour les habitants et les représentants de la collectivité de Plaquemines, la réponse a retenti avec la force d’un verdict sans appel : 745 millions de dollars, soit environ 695 millions d’euros. Ce montant se décompose de manière précise : 575 millions de dollars pour compenser la perte définitive de terres désormais immergées, 161 millions pour les dommages environnementaux directs, et 9 millions supplémentaires pour sanctionner l’abandon d’infrastructures pétrolières laissées à l’abandon.
Le jury a estimé que les actes de Texaco, et donc de Chevron en tant qu’acquéreur, constituaient une violation flagrante d’une loi louisianaise de 1978 imposant la réhabilitation des sites exploités. « Une fois les opérations terminées, le site doit être déblayé, replanté, nettoyé et remis dans un état aussi proche que possible de sa situation originelle », stipule explicitement cette loi. Rien de tout cela n’a été fait sur le site de Pointe à la Hache, où les eaux ont depuis englouti les terres sans résistance.
Chevron dénonce une « erreur de droit » et promet l’appel
Évidemment, Chevron n’a pas tardé à réagir. Mike Phillips, avocat principal du groupe, a dénoncé « de nombreuses erreurs de droit » et confirmé que la multinationale allait faire appel du jugement. Dans une déclaration relayée par AP News, il affirme que « Chevron n’est pas responsable de la perte de terres dans la paroisse de Plaquemines » et que « la loi ne s’applique pas aux actions entreprises des décennies avant son adoption ». Une ligne de défense classique : noyer la culpabilité sous des couches de technicités juridiques. Pourtant, les faits sont têtus. Et la montée des eaux, elle, ne fait pas appel.
Un précédent pour l’industrie énergétique, un électrochoc pour la Louisiane Ce jugement n’est pas un cas isolé. Il s’agit de la première décision rendue parmi 42 poursuites similaires déposées dans l’État contre des majors pétrolières. Des milliards de dollars sont en jeu, tout comme l’image d’une Louisiane longtemps perçue comme une terre acquise aux industriels de l’énergie. Tommy Faucheux, président de la Louisiana Mid-Continent Oil & Gas Association (LMOGA), a vivement réagi : « Cette décision fragilise la position de la Louisiane en tant que leader dans le secteur énergétique, mais menace aussi la trajectoire du pays vers une domination énergétique mondiale », a-t-il regretté dans un communiqué, cité par Le Monde. Mais de quel leadership parle-t-on lorsque les communautés locales voient leurs terres disparaître, leurs marais mourir, leur avenir se liquéfier dans un silence de pétrole ?
Texaco, Chevron, et le lourd héritage de l’irresponsabilité
Tout remonte à l’activité de Texaco, présente dans les marais de Plaquemines bien avant l’absorption par Chevron en 2001. Le creusement de canaux, les forages intensifs, le rejet d’eaux usées non traitées : autant de pratiques qui, selon l’accusation, ont accéléré l’érosion des terres côtières. La Louisiane a perdu environ 25 % de sa surface terrestre depuis 1932, soit l’équivalent d’un département français englouti dans le Golfe du Mexique. Et les scientifiques sont formels : l’industrie pétrolière y est pour beaucoup.
Les marais côtiers de Plaquemines ne sont pas de simples parcelles de boue. Ce sont des réservoirs de biodiversité, des barrières naturelles contre les ouragans, des sanctuaires pour la faune locale et des repères pour les pêcheurs et les habitants. Et pourtant, leur destruction se poursuit. Chaque puits foré, chaque canal creusé sans remise en état, affaiblit un peu plus cet équilibre. C’est ce que ce verdict vient rappeler : les zones humides ne sont pas des zones de non-droit.






