Les sédiments mis à nu par le retrait des eaux ont libéré 748 mégatonnes de dioxyde de carbone depuis les années 1960, selon une étude publiée dans la revue Science en juillet 2026. Le chiffre, obtenu en croisant des relevés de terrain et des carottes de sédiments, place l’ancien lac au rang de véritable source de carbone, un rôle jusqu’ici absent des bilans climatiques.
L’étude a été pilotée par le Centre d’études avancées de Blanes, en Espagne, et calculée par les biogéochimistes Rafael Marcé et Núria Catalán, du Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol. « Lorsqu’un lac s’assèche, nous ne sommes pas seulement confrontés à un problème hydrologique, écologique ou socio-économique. Le cycle du carbone est également modifié d’une manière qui a jusqu’à présent été largement ignorée par les bilans climatiques », a déclaré Catalán dans un communiqué.
Le mécanisme repose sur une bascule simple. Un plan d’eau vivant enfouit le carbone dans ses boues, après captation par les plantes et les algues. Un bassin asséché fait l’inverse : la vase riche en matière organique s’oxyde au contact de l’air et exhale son carbone.
Près d’un cinquième de ces émissions ne sort d’ailleurs pas directement du sol, mais s’échappe sous forme de poussières arrachées par les tempêtes de sable, un mécanisme que les chercheurs disent avoir jusqu’ici négligé. La moitié du CO2 d’une zone se libère dans les quinze années suivant sa mise à nu, avant que le flux ne ralentisse à mesure que le stock s’épuise.
Ce désert salé, le plus vaste lit de lac asséché de la planète, résulte du détournement des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria par l’Union soviétique, dans les années 1960, pour irriguer des champs de coton et de blé en plein désert.
Le lac, à cheval sur le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, était alors le quatrième plus grand du monde. Il s’est scindé en deux : une petite mer d’Aral au nord, maintenue grâce à un barrage, et une grande mer d’Aral au sud, qui représente 90 % de la superficie totale et continue de se réduire.
605 mégatonnes encore enfouies sous le sel
Les carottes n’ont sondé que les 50 premiers centimètres de sédiments, alors que la couche riche en carbone plonge bien plus profond. L’équipe prévoit de revenir avec des foreuses plus puissantes, ce qui pourrait revoir le chiffre de 748 mégatonnes à la hausse. En l’état, 605 mégatonnes de CO2 attendent encore, selon l’étude, dans les sédiments qui n’ont pas fini de sécher. Si rien n’est fait, ce carbone finira dans l’atmosphère.
Les chercheurs proposent une remise en eau partielle ou une réhydratation ciblée pour couper l’oxygène qui alimente l’oxydation. « Il existe un véritable trésor de carbone sous la mer d’Aral », affirme Marcé, pour qui la réhabilitation du site serait « partie prenante de la solution climatique ».
L’opération pourrait s’autofinancer en partie. La restauration écologique de la région générerait entre 3,6 milliards et 18 milliards de dollars en crédits carbone échangeables sur les marchés volontaires internationaux, une tonne de CO2 évitée équivalant à un crédit. Les fonds proviendraient du secteur privé, pas des budgets publics du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan.
Une revégétalisation par plantation de saxauls est déjà en cours, mais elle ne compense que moins de 1 % des pertes de carbone.
Le précédent existe : le Kazakhstan a légiféré pour laisser le Syr-Daria rejoindre le nord du bassin, qui a regagné environ un tiers de sa surface en eau. Georgiy Kirillin, co-auteur de l’étude et engagé dans la sauvegarde de cette zone nord, où les niveaux d’oxygène sont bien maintenus, en tire un enseignement pour le sud : « la partie restante de la mer d’Aral, encore à sec, a elle aussi un fort potentiel de rétablissement ».
D’autres lits asséchés guettent le même sort, notamment le Grand Lac Salé aux États-Unis et le lac Ourmia en Iran, deux réservoirs de carbone que la sécheresse menace de réveiller à leur tour.






