Google vient d’investir massivement dans Proxima Fusion, une jeune pousse allemande qui ambitionne de construire la première centrale à fusion nucléaire commerciale d’Europe. Le géant californien participe à une levée de fonds colossale de 411 millions d’euros, portant la valorisation de l’entreprise à 2,7 milliards de dollars. Loin d’un simple placement financier, cette opération traduit une stratégie énergétique assumée : sécuriser l’accès à une électricité décarbonisée, abondante et disponible en permanence pour alimenter ses infrastructures numériques voraces en énergie.
La fusion, réponse à la transition énergétique européenne
Pourquoi la fusion nucléaire intéresse les géants de la tech
Les centres de données de Google consomment des quantités phénoménales d’électricité. Avec l’explosion de l’intelligence artificielle, les émissions de CO2 du groupe ont d’ailleurs bondi ces dernières années. La fusion nucléaire promet une production électrique sans carbone, sans déchets radioactifs à longue durée de vie et sans risque d’emballement du réacteur. Contrairement à la fission qui scinde des atomes lourds, la fusion combine deux atomes d’hydrogène pour former de l’hélium, libérant une énergie colossale. Google l’affirme sans détour : « La fusion présente un potentiel énorme comme source d’énergie du futur. Elle est propre, abondante et intrinsèquement sûre, et peut être construite pratiquement n’importe où. »
En juin 2025, Google a déjà signé un accord d’achat d’électricité avec Commonwealth Fusion Systems (CFS), une autre start-up américaine qui a levé 863 millions de dollars en août dernier, portant son financement total à 2,9 milliards. Ces offtake agreements garantissent au fournisseur un débouché commercial avant même la mise en service de la centrale. Pour Google, ils sécurisent un approvisionnement énergétique stable et prévisible, indépendant des aléas géopolitiques et des fluctuations des marchés fossiles.
Le stellarator : une technologie plus sûre et plus propre
Proxima Fusion mise sur le stellarator, une architecture de réacteur à fusion distincte du tokamak, plus répandu mais techniquement complexe. Le stellarator utilise des bobines magnétiques torsadées pour confiner le plasma à très haute température, sans recourir à un courant électrique interne. Résultat : une stabilité accrue et un fonctionnement continu, là où les tokamaks fonctionnent par impulsions. Francesco Sciortino, cofondateur et directeur général de Proxima Fusion, rappelle que « l’Europe est en course avec les États-Unis et la Chine pour atteindre la première centrale électrique de fusion ». Le stellarator pourrait offrir à l’Europe un avantage technologique décisif.
La start-up munichoise s’appuie sur des décennies de recherche fondamentale menées par l’Institut Max Planck de physique des plasmas. Les fonds levés serviront à développer les câbles supraconducteurs à haute température (HTS), essentiels pour générer les champs magnétiques intenses nécessaires au confinement du plasma. Proxima doit aussi industrialiser les systèmes d’ingénierie et de fabrication pour produire des stellarators à l’échelle commerciale, un défi manufacturier inédit en Europe.
Google et Proxima : un partenariat stratégique pour l’énergie
L’offtake agreement : comment sécuriser l’électricité de demain
Les accords d’offtake constituent le chaînon manquant entre recherche et déploiement commercial. En s’engageant à acheter l’électricité produite par Proxima Fusion, Google offre à la start-up une visibilité financière qui rassure les investisseurs et facilite l’accès au crédit. Le tour de table a été mené par XTX Ventures et East X Ventures, avec RWE, géant allemand de l’énergie, comme second investisseur stratégique. RWE apporte son expertise dans la gestion de réseaux électriques et la commercialisation d’électricité à grande échelle, complétant ainsi l’écosystème industriel nécessaire au succès de Proxima.
Francesco Sciortino souligne que « le financement de Proxima démontre que l’Europe peut non seulement inventer des technologies de rupture, mais aussi bâtir des entreprises compétitives à l’échelle mondiale autour d’elles ». La levée de 411 millions d’euros fait de Proxima la start-up de fusion la mieux financée d’Europe, même si les entreprises américaines comme CFS ou Helion Energy (1,5 milliard de dollars levés) conservent une avance en volume de capitaux.
Calendrier de déploiement : du démonstrateur à la centrale commerciale
Proxima Fusion vise la mise en service d’un démonstrateur au début des années 2030, puis d’une centrale commerciale avant la fin de la décennie. Ce calendrier ambitieux suppose de surmonter des obstacles techniques considérables : maintenir un plasma à 100 millions de degrés Celsius, extraire la chaleur produite sans endommager les matériaux, convertir cette chaleur en électricité avec un rendement élevé. Les câbles supraconducteurs HTS, qui doivent fonctionner à des températures cryogéniques tout en générant des champs magnétiques colossaux, représentent un goulot d’étranglement industriel majeur. Aucune chaîne de production en série n’existe à ce jour en Europe.
Impact sur le mix énergétique européen
Fusion vs énergies renouvelables : complémentarité ou concurrence ?
La fusion nucléaire ne remplacera pas les énergies renouvelables, mais complètera leur intermittence. Le solaire et l’éolien dépendent des conditions météorologiques et nécessitent des capacités de stockage massives ou des centrales d’appoint pour garantir la stabilité du réseau. Une centrale à fusion produirait de l’électricité en continu, sans émissions, jouant le rôle de source de base décarbonée. Elle pourrait ainsi se substituer aux centrales à gaz ou à charbon encore actives en Europe, tout en évitant les contraintes de gestion des déchets nucléaires associées à la fission.
L’enjeu dépasse la simple production d’électricité. La fusion pourrait alimenter des procédés industriels énergivores (sidérurgie, cimenterie, production d’hydrogène vert) ou dessaler l’eau de mer à grande échelle. Dans des régions confrontées à des tensions hydriques croissantes, l’abondance énergétique pourrait transformer les équilibres géopolitiques.
Capacités de production : les câbles supraconducteurs, chaînon manquant
Le déploiement commercial de la fusion exige une montée en puissance industrielle sans précédent. Les câbles supraconducteurs HTS, fabriqués à partir de matériaux comme l’oxyde de cuivre dopé au baryum, doivent être produits en kilomètres pour équiper chaque stellarator. Aujourd’hui, seuls quelques laboratoires et entreprises spécialisées maîtrisent cette technologie, principalement aux États-Unis et au Japon. Proxima Fusion doit donc structurer une filière européenne, depuis la recherche sur les matériaux jusqu’à la fabrication en série.
RWE, partenaire industriel de Proxima, pourrait jouer un rôle clé dans l’intégration de la fusion au réseau électrique allemand. L’Allemagne, engagée dans une sortie totale du nucléaire de fission, pourrait voir dans la fusion une opportunité de renouer avec une production électrique décarbonée sans raviver les débats sur la sûreté nucléaire. La fusion, intrinsèquement incapable d’emballement, ne produit pas de déchets à vie longue et nécessite des quantités infimes de combustible (deutérium et tritium), disponibles en abondance.
Reste à savoir si Proxima Fusion tiendra ses promesses. La fusion nucléaire fait l’objet de recherches depuis plus de 70 ans sans avoir encore produit un seul kilowattheure commercial. Les investissements massifs de Google, RWE et des fonds de capital-risque témoignent d’une confiance nouvelle dans la faisabilité technique et économique du projet. Si Proxima réussit, l’Europe pourrait reprendre la main dans la course énergétique mondiale. Si elle échoue, des milliards d’euros auront été engloutis dans une promesse non tenue. La décennie qui vient sera décisive.






